Joinville

Vie de saint Louis

Ed. de Jacques Monfrin

Le Livre de poche, coll. Lettres gothiques, 640 p.

Attention chef-d'œuvre! Certes, il ne s'agit pas de prétendre que le célèbre texte que Jean de Joinville (1225-1317) consacra aux «saintes paroles et bons faiz de nostre saint roy Looÿs» est à ranger au pinacle de la littérature française. Malgré sa fraîcheur, sa lisibilité (l'édition bilingue permet de la mesurer) et son exceptionnel éclairage sur la façon de sentir et penser d'un noble du XIIIe siècle, la Vie de saint Louis, composée à la demande de la reine Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel, et offerte à son fils Louis X en 1309, intéresse d'abord le médiéviste ou l'historien des mentalités.

Non, s'il convient de parler de chef-d'œuvre, c'est à propos du travail de Jacques Monfrin. Chartiste d'exception, ce savant d'une confondante modestie a livré là peu avant sa disparition en 1998 une somme admirable qui fait référence. Dès l'introduction (plus de 100 pages), toutes les clés de ce document incomparable sont proposées, avec une finesse et une subtilité qui subjuguent. Grâce à Monfrin, nul ne pourra se tromper sur la nature de cet archétype du témoignage tel que nous le concevons. Joinville clôt son récit par un aveu qui tranche sur l'usage des chroniques: «Je fais savoir à tous que j'ai mis ici une grande partie des actions de notre saint roi devant dit, que j'ai vues et entendues.» Aussi ne rencontre-t-on le roi que lorsque le jeune Champenois est mis en présence du souverain et les six années qu'il partage en croisé avec le Capétien occupent-elles près des trois quarts de son récit. Cela n'empêche pas Joinville de définir avec son sens inné du détail et du propos une sorte de portrait du souverain idéal dans un monde où la prud'homie chère au monarque n'a plus cours à ses yeux.

Philippe-Jean Catinchi

Collectif

Paroles d'étoiles

Mémoire d'enfants cachés 1939-1945

Sous la dir. de Jean-Pierre Guéno

Librio, 160 p.

Recueillies par Radio France en janvier 2002, les bribes de récits d'enfants cachés sur le sol français entre 1939 et 1945 disent la profondeur d'un traumatisme ineffaçable. C'est une exposition kaléidoscopique de fragments de souvenirs disposés chronologiquement. Ces éclats de témoignages, entrecoupés de quelques courts extraits de textes d'époque, dénoncent tous le saccage de ces enfances arrachées à la quiétude des temps ordinaires. En marge du Librio paraît une édition illustrée du recueil sous la forme d'un album de famille (Les Arènes/France Bleu/France Info/Mémorial de Caen). Photos, lettres manuscrites, mots dactylographiés, dessins d'enfants, caricatures, documents administratifs donnent une coloration poignante aux textes, faisant toucher du doigt la réalité de l'impitoyable traque.

Laurent Douzou

Davitt Moroney

Bach, une vie

Trad. de Dennis Collin

Actes Sud, coll. Babel,

212 p.

Dans l'avant-propos de son Bach, une vie, Davitt Moroney définit précisément le cercle de ses destinataires et lecteurs: «Cette biographie est destinée aux lecteurs qui fréquentent les concerts, achètent des disques et aiment la musique de Bach.» C'est simple, clair, parfaitement circonscrit. Mais modeste: sous des allures dépouillées (pas d'exemples musicaux, aucune iconographie à l'exception de quelques incises de la main de Bach), une pagination réduite et un propos dont la clarté doit autant à l'élégance de la plume (parfaitement restituée par le traducteur Dennis Collins) qu'à la subtilité de la réflexion, ce petit livre éclairera les recoins d'une mémoire que le spécialiste même tirera profit à revisiter. Davitt Moroney aura réussi à fournir une sorte de vaste biographie au format «bonsaï», où l'essentiel des grandes lignes d'une vie et des grandes strates d'une œuvre est dit. On y trouve cependant d'étonnants détails, sous forme d'arrêts sur image, où Moroney, sans qu'il se cache de s'appuyer sur les grands travaux musicologiques existants, trouve le moyen de glisser une interprétation personnelle, de rectifier un fait trop communément admis, de clarifier un terme. Il y a aussi ces chapitres intercalaires sur l'appétit de Bach, son goût de la boisson et du tabac, de délicieuses «récréations de l'esprit»… Ce sens de la narration et du partage donne un petit ouvrage dont le raffinement et les soubassements, à l'image des dernières œuvres de Bach, simples d'allure, complexes de facture, suscitent la lecture véritablement polyphonique d'une vie et d'une œuvre.

Renaud Machart

Romain Slocombe

Saké des Brumes

Le Poulpe/Ed. Baleine,

518 p.

Avoir miraculeusement survécu aux combats aériens de la Deuxième Guerre mondiale et trouver bêtement la mort dans un accident de la route en Normandie, une soixantaine d'années plus tard, c'est un comble pour un kamikaze japonais et c'est le point de départ de la nouvelle aventure de Gabriel Lecouvreur alias «le Poulpe», imaginée par Romain Slocombe. L'accident, bien sûr, était un assassinat déguisé et le vieil Isamu Hino qui sillonnait la Normandie au volant d'une voiture de location pour visiter les musées militaires était accompagné de Yoko, sa petite-fille, ce qui permet à l'auteur, dans la droite ligne de ses romans policiers à la Série noire, à la fois de revisiter un des épisodes les plus troubles de l'histoire du Japon et de réaffirmer sa fascination pour les petites Japonaises, surtout lorsqu'un harnachement de plâtres et de bandages vient ajouter une aura d'étrangeté à leur séduction naturelle. Donc une jeune fille accidentée, un kamikaze éliminé mais aussi un réseau de pédophiles belges (les touristes japonais sont passés par Bruxelles pour venir en Europe, croyant réaliser une économie qui va s'avérer bien coûteuse) et même un fort ancrage dans le paysage politique français et plus précisément les élections présidentielles de mai dernier, voilà de quoi donner du fil à retordre au Poulpe qui ne s'en tirera pas sans quelques plaies et bosses mais par une chute particulièrement astucieuse.

Gérard Meudal

Maurice Sartre

La Syrie antique

Gallimard, coll. Découvertes, 160 p.

1re édition

Malgré la judicieuse volonté de Maurice Sartre de replacer l'histoire de la Syrie dans la longue durée – ce qui n'est pas sans provoquer quelque vertige chez le lecteur peu aguerri sur les royaumes de Mari, Ebla ou Ougarit, le monde araméen, puis le temps des Achéménides, Lagides, Séleucides, Parthes et autres Sassanides –, c'est en fait essentiellement le court millénaire de la domination grecque, puis romaine dont il s'agit ici, de la victoire d'Alexandre sur Darius à Issos (333 av. J.-C.) à la chute de Bostra, Damas et Antioche (635-638) sous l'empire de l'islam.

Pour le connaisseur du monde antique, la Syrie est d'abord synonyme de cités plus ou moins mythiques, Antioche, Sidon, Apamée, Tyr ou Palmyre, où l'hellénisme imprima magistralement sa marque. La brève mais dense présentation de Maurice Sartre fait justice d'une simplification indue. Certes l'impressionnante parure monumentale de ces cités, perceptible malgré les outrages du temps, atteste d'une prospérité exceptionnelle. Mais l'éclat d'une vie culturelle urbaine «grecque» ne peut être opposé à des campagnes «indigènes» en retrait, pas plus que la place de l'araméen ne doit être négligée face à la langue des héritiers d'Alexandre.

Aucun manichéisme n'est de mise dans un monde où l'échange est la clé de la fortune, le verre, la pourpre et d'autres produits de luxe assurant la renommée d'un savoir-faire qui confère un prestige auquel les cultures traditionnelles du monde méditerranéen (blé, olivier et vigne), essentielles pour l'équilibre économique, ne peuvent prétendre. Il n'est que d'observer la riche Palmyrénienne chargée de bijoux, qui évoque l'image de la reine Zénobie croulant sous «le fardeau de ses pierreries», pour mesurer la fortune d'une région dont la variété des ressources déjoue les rudesses climatiques des steppes et déserts. Sartre sait rétablir la vérité d'une vie agraire où nomades et sédentaires se complètent plus qu'ils ne se concurrencent. Même cohabitation sans heurts entre les dieux de divers panthéons, syncrétisme et métissage semblant de mise à ce carrefour où toutes les croyances dialoguent.

Ph.-J. C.

Mario Vargas Llosa

Les Chiots

Trad. d'Albert Bensoussan,

Gallimard, coll. Folio, 84 p.

n Avec cette nouvelle tirée de Les Chiots/les Caïds (Gallimard, 1974), c'est dans la banlieue de Lima que nous conduit Mario Vargas Llosa, en compagnie de Lalo, Ouistiti, Marlou, Fufu, une bande de jeunes chiens fous, aimant se défier balle aux pieds ou sur les tremplins du Terrazas. Parmi eux, un nouveau venu, Cuéllar, surnommé Petit Zizi à la suite d'un tragique accident. Malgré la rude affection que lui portent ses condisciples, l'adolescent va vite se sentir mis au ban d'une société où la virilité et la réussite sociale font force de loi. Une loi dont l'écrivain dépeint, dans un style gouailleur où s'entremêlent et se heurtent narration et dialogues, les rouages implacables.

Ch. R.

Nicolas Offenstadt

Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1918-1999)

Ed. Odile Jacob,

352 p.

n Longtemps tenue pour taboue, la question des «fusillés pour l'exemple», hâtivement, et à tort, assimilée aux mutineries qui secouèrent le front des tranchées au printemps 1917, dut longtemps attendre son historien. C'est paradoxalement un médiéviste, spécialiste des gestes de paix, qui entreprit la double enquête sur la réalité historique et le parcours mémoriel de ces fusillés dont les monuments aux morts récusaient le souvenir. Le passionnant essai de Nicolas Offenstadt, qui intégrait presque à chaud la polémique droite/gauche qui se rejoua à l'automne 1998, a conservé en poche son cahier photos. Un travail qui pourrait être appelé à devenir un classique.

Ph.-J. C.