Collectif

La Paix en toutes lettres

Actes Sud, coll. A Ciel ouvert, 136 p.

Ils ont vécu les temps sombres de la dictature, en Argentine ou en Iran, leur frère était au bagne à Tazmamart (Maroc), eux-mêmes ont traversé les guerres, en Angola, au Liban ou en Bosnie-Herzégovine: vingt auteurs, romanciers, poètes ou comédiens, témoignent dans ce petit livre terriblement actuel de ce que représente, à leurs yeux, la paix.

Certains en rêvent, mais leur attente est comme une maladie, une angoisse infinie, qui les ronge et les tue – ce que raconte, avec des mots très simples et crus, le héros d'«Entre-deux», qui se retrouve un jour, une fois la paix venue, face à face avec son tortionnaire. La scène se passe en Afrique du Sud, mais le récit de K. Sello Duiker résonne comme une douleur universelle: «Pendant un instant, j'entrevois ce qu'il me faut faire afin de reprendre le cours de ma vie au lieu de simplement survivre. C'est à moi-même que je dois pardonner. C'est relativement simple de pardonner à son oppresseur. Mon peuple n'a cessé de le faire. Mais en suis-je capable?»

Car la paix ne va pas de soi. Comme un travail, plus qu'un travail, la paix est un «désir construit», rappelle Lidia Jorge. «Et celui qui ne reconnaît pas qu'un incendie est tapi dans chaque arbre ne garde pas bien la forêt. Le feu est intrinsèque à la nature de l'arbre», note la romancière portugaise. D'Areski Mellal à Ibrahim Sousse, de David Grossman à Chenjerai Hove, chacun avec ses mots, ses douleurs, ses couleurs, décline cette fausse évidence. Ces textes, écrits pour l'association A ciel ouvert, ont été lus cet été, lors du Printemps des comédiens à Montpellier, puis au Festival d'Avignon.

Catherine Simon

Pierre Bouretz

La République et l'Universel

Gallimard, coll. Folio/histoire, 292 p.

Publié à l'origine dans le volumineux ouvrage collectif dirigé par Marc Sadoun, La Démocratie en France (2 vol., 2000), et quelque peu noyé alors au milieu d'autres contributions, cet essai couvrant deux siècles de relations en miroir entre la France, l'Amérique et l'Allemagne méritait d'être redécouvert seul. Il y reprend du coup toutes ses couleurs. Le philosophe Pierre Bouretz, en effet, n'y entreprend pas seulement une histoire critique du sentiment qu'ont les Français de leur exception. L'originalité de l'approche vient de ce que la France est ici prise comme «exposée au risque du monde», se racontant donc à elle-même et à autrui son rapport privilégié à l'universel dans un voisinage qui n'a, en vérité, jamais cessé d'être polémique, que ce soit sur la question de la laïcité ou du multiculturalisme.

Au-delà des enseignements qu'apporte la comparaison, l'auteur interroge aussi un autre type de distance: celle qu'instaure une relation critique à sa propre histoire. De ce point de vue, le bilan n'est guère brillant. Pierre Bouretz montre bien les difficultés durables qu'éprouve la société française à surmonter les blessures narcissiques que le XXe siècle lui a infligées, de l'affaire Dreyfus à Vichy. Et d'analyser avec finesse combien, de sa capacité à construire un récit national ouvert à d'autres mémoires, pourrait bien dépendre, demain, sa disponibilité à l'expérience européenne.

Alexandra Laignel-Lavastine

Madame du Deffand

Lettres 1742-1780

Préface de Chantal Thomas

Mercure de France, coll. Le Temps

retrouvé, 992 p.

Opérée à partir de l'édition intégrale de la correspondance de la marquise, établie par Lescure (1865), cette copieuse anthologie révèle plus qu'une galerie de portraits d'hommes et de femmes de talent qui furent intimes ou familiers de Mme du Deffand, mais la fresque d'une société où l'art de l'échange, conversation et correspondance, véhicule des idées visant à élaborer des vérités universelles. La dimension personnelle n'est pas la moins fascinante puisque cette femme libre fuit sans cesse le tête-à-tête avec elle-même et joue les équilibristes, grisée de mondanités, de lectures et de visites, mais happée par le vertige de l'ennui.

Philippe-Jean Catinchi