David Gates

Jernigan

Trad. de François Lasquin

L'Olivier, Petite Bibliothèque, 348 p.

n Première leçon du manuel des désaxés: «D'abord on se bourre d'un tas d'analgésiques, ensuite on veut éprouver quelque chose et on se met à gémir et à pleurer parce que ça fait mal», annonce le héros de Jernigan en se tirant une balle dans la main, ivre mort. Voilà un narrateur qui a tout pour plaire, l'humour compris. Fan de Star Trek et de Tchekhov, de baseball et de Wallace Stevens, rejeton d'un peintre déjà passé de mode à la fin des années 80, cet as du persiflage tourne mal: difficile d'ironiser innocemment, il est vrai, quand on a vu dans l'année sa femme se suicider et son adolescent de fils se perdre dans les sons bizarroïdes de sa guitare, avant qu'un de ses amis vienne se donner la mort. Au grand cycle des orgies de télé et des barbecues de voisinage, Jernigan va donc substituer peu à peu les petites sauteries avec la voisine Martha, le gin vidé cul sec et les virées sans but. Dans cette dérive, son regard de narrateur alcoolique, de loser sarcastique à l'humour adolescent, qui parle de lui à la troisième personne comme un César de pacotille, n'épargne pas grand monde, pas même ses proches qui tentent de bricoler des vies originales, ou simplement supportables.

Sur ce fond très noir, le réalisme de Jernigan, relevant la moindre marque de pot d'échappement, de beurre ou de bière, ajoute à l'humour, sans résoudre l'énigme de soi, ironique et vertigineuse. En éparpillant ces noms familiers, David Gates, responsable des pages culturelles de Newsweek, a détourné tout un pan d'Amérique pour l'affubler d'un terrible accessoire, la dérision, comme le fait dans sa fiction le père de Jernigan: «Elle s'est assise à côté du poêle, en s'entourant les genoux de ses bras comme la femme du tableau d'Edward Hopper. Ce tableau, il y en avait une reproduction sur l'un des murs de mon père, quand j'étais gosse. Une femme assise sur son lit, face à la fenêtre ouverte, le visage inondé de soleil. Mon père lui avait ajouté une paire de lunettes de soleil avec une monture décorée de petits damiers noir et rose, et les avait peintes avec une telle habileté que j'avais cru pendant toute ma jeunesse que c'était la physionomie normale du tableau.» Fabienne Dumontet

Alain Bauer

Grand O.

Les vérités du grand maître du Grand Orient de France

Gallimard, coll. Folio documents, 222 p.

n Phénomènes aussi préoccupants qu'actuels, le populisme et l'un de ses symptômes, l'obsession du complot, semblent depuis peu avoir retrouvé avec la franc-maçonnerie l'une de leurs cibles favorites. A ceci près que l'anti-maçonnisme, naguère apanage de l'extrême droite tout autant que du monde communiste, déborde de ses milieux d'origine.

Deux réponses sont opposées à cette renaissance inattendue du préjugé qui, se fondant sur le secret de l'initiation et de l'appartenance, englobe toute la maçonnerie dans un discrédit croissant. La première est le repli qui consiste à se réfugier dans l'ésotérisme, le ritualisme et la pure spiritualité. La seconde est de pratiquer autant que possible l'«extériorisation» afin de faire entendre haut et fort sa voix et sa version. Tel semble être le parti pris adopté par le grand maître du Grand Orient de France, Alain Bauer, qui en l'espace de quelques mois a signé de son nom deux ouvrages de vulgarisation destinés à faire mieux connaître la maçonnerie en général, l'obédience qu'il dirige en particulier, ainsi que son propre itinéraire politique.

Fondé en 1773, revendiquant 43 000 membres répartis en un millier de loges, le Grand Orient est aujourd'hui l'organisation maçonnique dont les rangs sont les plus fournis. Certes, on peut penser que l'histoire ici proposée relève du genre de l'observation participante. On peut aussi supposer que l'exploitation des archives dérobées sous l'Occupation, conservées à Moscou jusqu'à leur récupération, en 2000, apportera çà et là quelques correctifs. Il n'en reste pas moins que ces présentations permettent de fixer quelques dates et surtout d'introduire quelques nuances. Par exemple, si la maçonnerie est souvent associée à la Révolution française, c'est sous le Premier Empire qu'elle a véritablement prospéré, avec un Bonaparte dont il n'est pas exclu qu'il ait lui-même été «maçonné» (et au prix d'un certain alignement.)

Quant à l'engagement politique des maçons, qui culmine avec la IIIe République, il décline à partir de l'échec du Cartel des gauches, en 1924. S'il est connu que la persécution des maçons sous l'Occupation, objet d'un acharnement particulier du maréchal Pétain, a réduit les effectifs à quelques milliers de membres, en revanche, les étapes de la reconstruction de la maçonnerie française, l'une des plus dynamiques d'Europe, le sont moins. Elles sont ici utilement retracées, ainsi que les tentatives d'unification nationales et internationales d'un univers bien moins homogène et solidaire qu'on ne l'imagine chez les «profanes». Nicolas Weill