Télévision

«Temps présent», une quinqua qui se porte comme un charme

L’émission iconique de la RTS fête à partir de ce jeudi soir ses 50 ans en fanfare. Une tranche de patrimoine, et un fleuron du journalisme

«Temps présent a les qualités des Suisses. Une très grande rigueur, un souci de la vérité qui jamais ne sacrifie à l’émotion, et une approche qui va au fond des choses, avec beaucoup d’humanité.» Certes il est Suisse lui-même, c’est un ancien de la RTS et on pourrait légitimement soupçonner de partialité le directeur de l’information de la chaîne francophone TV5Monde, André Crettenand, quand il tresse des lauriers à la seconde plus ancienne émission de reportage et de documentaire de la télévision européenne, après Panorama de la BBC. Le Valaisan s’appuie en réalité sur son poste d’observateur rêvé de la télé francophone pour apprécier les succès du magazine iconique de la RTS, lancé le 18 avril 1969, il y a tout juste 50 ans: «C’est une marque de prestige, l’émission suisse la plus connue des francophones, avec des succès d’audience – je pense au sujet sur les djihadistes suisses, le cannabis, les migrants, les suicides des paysans. Ils ont su faire évoluer les thématiques. Je ne me fais pas de souci pour Temps présent.»

La centaine de prix reçus par l’émission au fil du temps – un des plus récents étant le Prix de l’investigation du Festival international du grand reportage d’actualité (Figra) en 2014, pour le sujet «Contre Nestlé jusqu’à la mort» – et ses audiences qui oscillent toujours autour des 35, 37%, témoignent de la bonne santé du magazine, malgré la multiplication des offres d’images et d’information à la télévision comme sur les téléphones.

Qui aurait parié en 1969 sur une telle longévité? Temps présent succédait alors à Continent sans visa, autre émission de reportage importante de la TSR mais mensuelle, fabriquée par des fous de cinéma qui avaient déjà mis à l’honneur le «point de vue documenté» cher à Jean Vigo. Dès le départ, le magazine s’attaque à des bastions et ouvre les fenêtres. Le premier sommaire met la barre très haut: quatre sujets sur le Printemps de Prague, le «mal italien», les patrons de presse zurichois et l’héritage du Far-West («de la télévision faite par un cinéaste», s’émerveille le Journal de Genève le lendemain, pour évoquer le premier volet du film de Jean-Jacques Lagrange).

Du Heysel aux nains de jardin

Suivront jusqu’à nos jours 2388 émissions, soit plus de 3000 sujets, sur l’internement administratif, la pollution au mercure dans le Valais, le Liban dans les yeux d’une équipe de foot, les «homophiles»… Rien n’échappe au regard passionné et volontiers impertinent de ses équipes, des nains de jardin suisses au drame du Heysel. Les milieux politiques et économiques aboient parfois, les reportages passent. «Temps présent, écrit Nicolas Bouvier en 1979, élabore un nouveau style d’enquêtes télévisées, vivantes, audacieuses, très bien documentées, qui va faire sa réputation.» Un tiers de sujets suisses, un tiers de sujets société, un tiers de sujets étrangers, le cocktail scotche le public, et les émissions du jeudi soir font parler le vendredi matin.

Le secret réside dans le soin mis à préparer les émissions. Il fut une époque où les périodes de repérage de plusieurs mois n’étaient pas inhabituelles (aujourd’hui un reportage de 52 minutes met en moyenne 12 semaines pour être accouché, dont cinq de préparation). «Toto», le tenace premier capitaine de Temps présent, Claude Torracinta, a aussi tout fait pour installer son programme dans la durée. Les observateurs soulignent aussi l’importance de la complicité entre le journaliste, le réalisateur, le preneur d’images et le preneur de son.

Mais à 50 ans, la relève est là, qui parfois mord les chevilles. Le service public affronte depuis les années 1990 une concurrence féroce, les jeunes boudent la télévision, et les frais de fonctionnement sont auscultés. Le travail de quatre personnes est désormais accompli à trois, les délais de fabrication ont raccourci et les coûts sont serrés. Entre sujets achetés clés en main et productions maison, une émission revient en moyenne à 145 000 francs.

Meilleure audience pour les sujets suisses

Et c’est parce que Temps présent ne peut plus faire d’économies sans rogner sur la qualité que son actuel producteur, le grand reporter Jean-Philippe Ceppi, avait obtenu de pouvoir défendre l’émission dans les médias lors de la votation sur la fin de la redevance en février 2018, quand le personnel de la RTS était soumis au silence. «Environ 65% de nos sujets sont des productions propres, et 35% sont des acquisitions, coproductions, achats ou pré-achats, explique-t-il, en grande partie des sujets étrangers. Ce qui a sans doute un peu changé, c’est que le marché international de l’audiovisuel permet d’acquérir des productions remarquables, tournées à l’étranger, à un prix plus favorable que nos productions propres (pour les étrangers!). A chaque fois il faut donc s’interroger sur l’opportunité, en termes de pertinence éditoriale et de coût, d’envoyer une de nos équipes maison.»

D’autant que les sujets de politique étrangère font traditionnellement moins d’audience que les sujets suisses. Que les trois sujets entièrement tournés à l’étranger en 2016, 2017 et 2018 les plus vus* soient des sujets achetés n’est donc peut-être pas un hasard, et cela laisse plus d’argent pour des sujets suisses ou société. Dernière évolution enfin, et pas des moindres, les canaux de diffusion ont changé, avec le replay, ou YouTube, qui invitent de nouveaux publics. A 50 ans, on peut encore beaucoup changer.

* la mention «Les plus lus», qui par erreur avait disparu, ce qui changeait du tout au tout le sens de la phrase, a été rajoutée le 18 avril à 10h00. Temps présent a bien sûr produit bien plus que trois sujets entièrement tournés à l'étranger depuis trois ans. 


Festivités

RTS Un diffuse à partir de ce jeudi soir une série de cinq grands reportages sur «Les Romands dans l’œil de Temps présent», série pour laquelle les journalistes ont notamment retrouvé des intervenants de reportages passés – un dispositif toujours très instructif. Coup d’envoi avec une enquête sur le pouvoir d’achat, suivie d’un débat animé par Esther Mamarbachi, avec sur le plateau entre autres Pierre-Yves Maillard, Martine Brunschwig-Graf, Claude Torracinta et son successeur Jean-Philippe Ceppi. Le 23 mai, Temps présent clôturera cette série avec un sujet sur les accidents en montagne et avalanches, qui innove en intégrant pour la première fois des images d’amateurs.

Sur le web, ne manquez pas le très riche webdocumentaire coordonné par la doctorante en histoire Roxane Gray, en collaboration avec l’Académie du journalisme et des médias de l’Université de Neuchâtel et l’Université de Lausanne. Une seule exigence pour profiter de cette mine d’archives, d’entretiens et de données: une très bonne connexion internet (à retrouver sur le site de la RTS)!

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