Cette confession glissée dans un débat du symposium Scénaristes en séries, le week-end passé, est devenue un petit scoop historique dans le paysage audiovisuel français. A Aix-les-Bains, les professionnels de la profession discouraient sur l'état de la fiction TV française. Dans le rôle du grand témoin à la table, Claude de Givray, vétéran de la branche depuis l'époque de l'ORTF, et directeur de la fiction à TF1 de 1987 à 1999. Lequel évoque le cas Urgences, série que France 2 avait achetée au nez et à la barbe de TF1, croyait-on. Pas du tout, dit Claude de Givray: Etienne Mougeotte, alors directeur d'antenne de la chaîne privée, avait refusé d'acquérir Urgences. Il se battait contre un cancer de la gorge et «avait un rapport assez compliqué à l'hôpital», raconte Claude de Givray.

Reprise par Le Parisien et le site de Jean-Marc Morandini, cette interprétation de l'occasion manquée de TF1 a eu son petit effet. Mais les médias n'ont pas raconté la suite du débat: Claude de Givray détaille combien Urgences a fait mal à TF1, en écrasant son audience le lundi soir, puis le dimanche, pendant plusieurs années. Et de conclure: s'agissant de la bataille entre les fictions américaines et françaises, «c'est le service public qui a tiré les premières balles, avec Urgences, puis avec FBI: Portés disparus». Sous-entendu: les balles dans le pied du PAF.

Nous y voilà. Bousculé par l'intention présidentielle de supprimer la publicité sur France Télévisions, le service public français est l'objet de toutes les attentions. Jusqu'à lui faire porter le chapeau de l'effondrement des feuilletons hexagonaux - ce qui est d'ailleurs un peu vite dit, puisqu'à défaut de posséder la moindre qualité, les SoeurThérèse.com et autres Joséphine Ange Gardien conservent les faveurs de l'audimat.

Ces tâtonnements illustrent la crise du paysage français. Tandis qu'à France Télévisions on se demande chaque matin quelle sera la nouvelle lubie des politiques, TF1 et M6 bataillent pour obtenir une deuxième coupure publicitaire dans les films et les séries. Mardi, les éditeurs de presse ainsi que les diffuseurs de la TNT disaient leur opposition à cette hausse du volume de pub, dénoncée comme un cadeau royal aux deux télés privées dominantes. Les fronts se lézardent. On entend même des cadres du groupe NRJ, qui a une chaîne sur la TNT, condamner une «dérégulation brutale» du marché, un comble.

Entre les obus, les créateurs de séries restent sur le qui-vive, sans savoir ce que le service public pourra leur commander l'année prochaine, ni ce que veut TF1. Au moins, ils savent maintenant qui a commis le péché originel.