Sur une musique de violons aigus, de guimbardes et de percussions sourdes défilent des cartes de tarot. Puis une animation nous fait entrer dans les décors de ces cartes, leurs figures, leurs fragments asséchés de paysages. Cette mystique est mêlée à des images d'archives de la Grande Dépression, la chute boursière qui a frappé les Etats-Unis, puis le reste du monde, après le «jeudi noir» du 24 octobre 1929. Ses effets dramatiques sont évoqués par les files devant les soupes populaires, les masses de chômeurs en attente, les grands travaux, la montée des fascismes en Europe...

C'est le générique de Carnivàle, dont la deuxième - et dernière - saison est sortie en DVD. Dans ces années 1930 américaines, on suit d'abord Ben, un jeune homme qui rejoint une fête foraine. Il doit se faire à son nouvel environnement, la femme à barbe, l'Hercule, les siamoises, la femme aux serpents, les strip-teaseuses... En parallèle, on découvre le Père Justin, pasteur très habité par sa croyance, qui vit avec sa sœur et veut s'instituer prédicateur national. Et qui trouve, grâce à la radio naissante, un vecteur adéquat pour propager ses idées.

Bien sûr, les frontières morales apparentes sont vite brouillées. Le prédicateur a sa zone d'ombre, furieusement sombre, tandis que Ben semble plein d'un don de vie. Il est en outre pétrifié par des visions de la future bombe atomique...

Il devrait y avoir affrontement entre le bien et le mal. Et le spectateur de craindre une énième bondieuserie hollywoodienne, avec pour seule originalité l'inversion des rôles. Rien de tout cela: Carnivàle, créée par Daniel Knauf pour HBO, offre l'une des plus belles expériences de la fiction TV récente.

La surimpression de la vie de la fête foraine et des ambitions troubles du Père Justin donne le ton de ce feuilleton campé, grâce à une photographie magistrale, dans des villes presque fantômes, et sur ces routes où la poussière avale les miséreux.

Une fiction parabolique, incarnée par une troupe brillante, dont Michael J. Anderson, le nain favori de David Lynch, l'égérie du fantastique Adrienne Barbeau ou Robert Knepper (le vicieux «T-Bag» de Prison Break), durant la deuxième saison. Narrée sur le versant de l'étrange marginalité des forains, ou d'un pasteur cinglé, Carnivàle dresse, par l'allégorie, la chronique de cette ère qui engendrera les pires années du XXe siècle. La véritable foire des ténèbres.