Avec mon étiquette de sériephile - dans les soirées, ça fait causer -, on me demande souvent quelle est ma série préférée. Curieuse question, si réductrice à propos d'un genre dont le patrimoine est déjà important. Vous demanderais-je quel est votre livre favori? D'ordinaire, je dévie, ou je cite Columbo, qui n'est pas une série stricto sensu, mais dont le personnage est l'un des plus formidables que la télé ait donnés.

Essayons de jouer le jeu. J'imagine que vous me torturez en me greffant dans la tête de Jack Bauer, ou en me ligotant à un siège face à Joséphine Ange Gardien. A ce stade d'atrocité, je cède, et de mes lèvres desséchées sort le titre des Soprano (The Sopranos, 1999-2007).

L'ultime coffret DVD des Soprano, la deuxième partie de la saison 6, sort ces jours. Une intégrale en coffret est annoncée pour le 21 mai. Due à David Chase pour HBO, la série raconte les affres d'un patron italo-américain de la mafia du New Jersey qui se trouve pris d'attaques de panique, révélant ses déboires familiaux et ses tensions dans le business. Une œuvre magistrale sur la crise de la famille, sur la chute de la superpuissance américaine - le clan mafieux formant une métaphore de la classe moyenne du pays -, sur la dureté des affaires. Entre autres.

Le New York Times a dit des Soprano qu'elle est «la plus grande œuvre de la culture populaire américaine de ces vingt-cinq dernières années». D'autres critiques y décèlent ce grand roman américain après lequel court un Russel Banks ou un Don DeLillo.

Soit. J'ajouterais qu'on peut voir dans Les Soprano une immense fresque sur la faillite du désir au début du XXIe siècle. Le besoin de l'autre, le fondement de la famille, l'appétence pour l'argent, la soif de réalisation de soi - même, plus prosaïquement, le goût de la nourriture -, toujours en sursauts et en dépressions, sont au cœur de chaque chapitre. Dépassant son cadre, une Amérique d'origine italienne, ce feuilleton réalise le croisement génétique de Balzac et de Freud.

Ici, la fiction TV sérielle déploie toute sa puissance narrative. Au fil de ses six saisons, durant neuf ans, Les Soprano nous a dévoilé toutes les facettes de ses personnages, leurs choix suicidaires mais irrémédiables, leurs projets bancals - leur prise de poids, aussi. Et ce, malgré leur ambiguïté morale fondamentale, sur laquelle je reviendrai. D'épisode en épisode, cette chronique a fabriqué son propre inconscient.

La série de David Chase a porté très haut le seuil critique des séries TV. Alors, oui, après votre torture, je me rends. Les Soprano est sans doute la meilleure série qui soit.