Le théâtre n'est jamais aussi émouvant que lorsqu'il affiche sa mécanique et ses muscles. Souvent, il cherche à les masquer: des maîtres-illusionnistes habillent la scène d'images - usage de la vidéo par exemple -, tentent d'occulter la sueur et les clous. Le Canadien Robert Lepage ou le Belge Guy Cassiers excellent dans cette transmutation, où le théâtre vampirise le cinéma. A l'inverse, certains spectacles majeurs de l'année ont rappelé le pouvoir d'enchantement d'un art qui affirme sa grammaire et sa nature mensongère.

Un exemple? La Damnation de Faust, cet automne au Grand Théâtre, dans une mise en scène d'Olivier Py et une scénographie de Pierre-André Weitz. Que voit-on? Faust glisse vers l'abîme. Le diable machine son piège. Marguerite rôde, pauvre ange dans les limbes du désir. Tout suggère la chute: sur le plateau, des structures austères montées sur roulettes glissent au gré du drame. Dans l'ombre, une nuée de machinistes-pousseurs déplacent ces blocs et confèrent à chaque scène son architecture. Le théâtre n'aspire pas à singer le 7e art. Il construit un dispositif qui lui est propre, écho sophistiqué aux tréteaux d'antan.

Autre exemple merveilleux, Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux monté en octobre au Théâtre de Carouge (GE) par Jean Liermier, dans un décor de Philippe Miesch. Valet, soubrette et jolis cœurs de lys évoluent sur un plateau pentu: la façade en plan incliné d'une demeure patricienne, avec des portes à battant simple ou double. La porte fait office ici de trappe. Philippe Miesch se joue de la façade domaniale comme toile de fond consacrée de la comédie marivaudienne. Il ne nie pas la convention, il invite les acteurs à la piétiner amoureusement, histoire d'en révéler d'autres potentialités. Le théâtre est ramené à lui-même, à sa matérialité originelle. La tradition est prise au sérieux, avec l'irrévérence qui sied à la passion.