On avait hâte de goûter à cette Tempête, après des mois de sevrage. De renouer avec Shakespeare. D’être débordé par son flot, ramené plus bas que terre, soulevé à hauteur d’Annapurna. Au Théâtre de l’Orangerie, dans la touffeur du parc de La Grange à Genève, six comédiens jouent une Tempête modeste, souvent vibrante, bien cousue par la metteuse en scène Sandra Amodio et la scénographe Anna Popek.

Pourquoi cette Tempête charme-t-elle? La beauté de l’intrigue, bien sûr, et son coffret, conçu par Anna Popek. Le ciel se déchire à l’instant à l’Orangerie. Un grondement, un fracas, un bourdon d’enfer. C’est Prospero le magicien, joué par Roberto Molo, qui se venge. Quelque part dans l’océan, un galion coule, avec à son bord le roi de Naples, Alonso, et le duc de Milan, Antonio, un félon. Tout chavire et l’histoire remonte. Jadis, Antonio a trahi son frère, le souverain légitime du duché milanais, et l’a déporté sur un îlot, avec sa fillette, Miranda. Cet homme blessé, condamné à vivre hors de tout, dans la fréquentation turbulente des esprits, Ariel en particulier, c’est Prospero. Il va infliger aux naufragés, Alonso et Antonio en tête, un traitement choc.

Le voici qui apparaît, justement, dans son manteau de mage en colère. Il s’extirpe d’une jungle de pieux, des verges de bambou peut-être, les baguettes d’un géant de la montagne. C’est ce décor qui séduit d’abord, élémentaire dans sa texture – sable et bois –, métaphorique dans ses résonances. Il dessine une forêt, le domaine d’Ariel, esprit des airs, dont la présence se manifestera par des traits de lumière sur les poteaux. Celui aussi de Caliban, fils de la sorcière Sycorax, que Prospero traite comme une bête.

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Farce et attrape

La possibilité d’une intimité, la profondeur d’un mystère: c’est ce que suggère ce décor, électrisé par le compositeur David Perrenoud. Tout s’anime alors au service du plaisir du jeu. Car l’autre charme de l’affaire tient à la façon dont les acteurs Wissam Arbache, David Casada, Rebecca Bonvin et Susan Espejo assument chacun deux rôles antagoniques, passant de la farce au drame en un tournemain.

Dans le tableau le plus délicat de la soirée, Wissam Arbache incarne Ferdinand, fils du roi de Naples, que Prospero a réduit en esclavage. Quelques minutes auparavant, il jouait encore Caliban, ivre de révolte. A présent, il est pleinement ce prince que Miranda vient de chambouler.

Cette fille des îles a la candeur radieuse de Zoé Schellenberg. On est à la scène 1 de l’acte III, celle où les yeux se dessillent. Elle se colle à lui, dans son dos, comme un papillon, puis glisse ses bras à la place des siens, tandis qu’il s’épanche: «Ecoutez parler mon âme: dès l’instant que je vous vis, mon cœur vola auprès de vous pour vous servir; depuis lors il y demeure, me faisant votre esclave, et c’est pour l’amour de vous que je suis ce patient bûcheron.»

Charge dramatique affaiblie

Surgi des ombres, Roberto Molo alias Prospero ne perd pas une note de cette mélodie du bonheur. Est-ce la surprise de cet amour qui le ramène vers le rivage du pardon? La Tempête est le chant d’une conquête inespérée, l’avènement d’une lumière, après le supplice d’une amertume sans fin.

Cette puissance métaphysique fait défaut au spectacle de Sandra Amodio, qui a taillé dans la pièce, transformé les personnages secondaires en silhouettes – ou en pantin – quitte à vider la partition d’une partie de sa charge dramatique.

On peut le regretter. Mais c’est aussi une affaire de moyens. A la fin, c’est Miranda qui chante en italien un air fraternel. La Tempête s’est faite promesse.


La Tempête, Genève, Théâtre de l’Orangerie, parc de La Grange, jusqu’au 14 juillet; puis du 25 au 30 juillet, rens. www.theatreorangerie.ch; La Chaux-de-Fonds, Théâtre populaire romand, les 11 et 12 sept.