Auteur de six romans, Sorj Chalandon sait raconter des histoires. Le récit tourne au diesel avec de subites accélérations. Il empoigne son lecteur et ne le lâche plus. Mais l’écriture au souffle court qui faisait merveille dans Le Quatrième Mur, magnifique roman haletant d’espérance au milieu des balles, en plein cœur de la guerre civile libanaise, finit par lasser dans Profession du père, une histoire familiale à l’atmosphère irrespirable. Des phrases courtes et très courtes, toujours, parfois limite style télégraphique, en tout cas de style journalistique et comme répondant à des mots d’ordre idiots du genre «pas plus de six mots par phrase sinon le lecteur se lasse». Mais le lecteur se lasse au contraire de ce ton monocorde finalement monotone, de ces phrases rabotées et de cette langue hachée menu.

Crescendo

Sorj Chalandon est un ancien grand reporter et un journaliste émérite. Il développe un sens très poussé du crescendo et sait jouer à merveille des ressorts psychologiques de ses personnages. Dans Profession du père, il montre avec force comment un père indigne rend son fils Emile prisonnier de sa propre démence durant les années d’après-guerre. Il y faudrait seulement parfois une respiration plus large et quelque ampleur stylistique. Chalandon est sans doute l’un des écrivains contemporains qui abordent le thème de la violence de la manière à la fois la plus frontale et la plus sensible. Ici, pas de guerre civile, pas de guerre, mais un déchaînement de violence domestique dont sont victimes un enfant, et, dans une certaine mesure, une femme au comportement si passif qu’il frise la complicité.

De la dévotion à la haine

L’auteur de ces violences (coups de ceinture, gifles, coups de poing, insultes permanentes, sempiternelles menaces), s’appelle André Choulans. C’est un paranoïaque vivant à huis clos et qui s’arroge imaginairement un rôle de la plus haute importance auprès de personnalités politiques (à commencer par de Gaulle) ou du show-business (Les Compagnons de la chanson) et s’égare dans ses récits délirants de façon à se sentir trahi, passant ainsi de la dévotion à la haine. Il s’invente des vies héroïques, des amis comme le général Salan et d’autres «héros» de l’Algérie française. Cela ne nuirait pas à grand monde s’il n’embarquait son fils dans ses délires et dans ses haines, au point de le charger de missions dangereuses et de le fanatiser jusqu’à en faire un petit double de lui-même. Le jeune Emile se débat tant bien que mal dans une admiration dévote et malsaine, à la fois martyr et émule.

Résilience

Un gosse si maltraité semblerait voué au naufrage. Le miracle de ce roman, probablement brûlant au bois du vécu, tient au fait qu’Emile parvient, une fois adulte, marié et père à son tour, à se libérer assez des fantômes du passé pour parler de son enfance sans haine, avec une sorte de pitié, et à devenir lui-même un mari et un père aimant. C’est toute la tendre violence de ce livre de Chalandon: il y a une douceur possible après l’horreur, et peut-être malgré l’horreur. Un cas de résilience exemplaire.

Sorj Chalandon, Profession du père, Grasset, 220 p.

Étoiles ****