Un gentil, un méchant et, entre les deux, une grande blonde avec des chaussures noires à talons. La mission du héros (incarné par John David Washington, il n’a pas de nom): empêcher le déclenchement d’une troisième guerre mondiale. Qui ne sera pas un holocauste nucléaire, lui glisse une scientifique en le briefant sur la technologie que maîtrise le vilain, joué par un Kenneth Branagh avec accent russe intégré. Celui-ci ne fait pas joujou avec des armes, il est capable d’inverser le temps. Plus qu’une simple machine à remonter le temps, comme celle jadis imaginée par H. G. Wells, il possède un dispositif lui permettant d’inverser les objets comme les hommes.

Lorsque quelqu’un ou quelque chose est inversé, il avance à l’envers, au milieu d’un environnement suivant le cours normal du temps. Une balle inversée part de son point d’impact pour retourner dans le barillet. «N’essayez pas de comprendre», glisse alors la scientifique au protagoniste, puisque c’est ainsi qu’il convient de l’appeler. Forcément, le message vaut aussi pour le spectateur. Un moyen pour Christopher Nolan – qui depuis Memento (2000) est passionné par la notion de temps et les moyens qu’offre le cinéma de le représenter et de le déconstruire – de nous dire que ce n’est pas bien grave de ne pas tout saisir, tant son (trop) long métrage s’avérera labyrinthique, à la limite parfois de l’abstraction.

Palindrome latin

Tenet épouse les contours du film d’action et d’espionnage, possède une indéniable dimension «jamesbondesque», mais use donc d’un argument issu du canon de la science-fiction pour brouiller les repères et complexifier une histoire qui, mis à part cette inversion du temps, est fort simple; si ce n’est arrêter le méchant, le protagoniste n’a pas grand-chose à faire. Ledit truand, un oligarque qui se prend pour Dieu, s’appelle Andrei Sator. Attention, indice: le carré Sator est le nom donné à une inscription latine, retrouvée notamment à Pompéi. Il s’agit d’un palindrome de cinq lettres sur cinq. Qu’on le lise verticalement ou horizontalement, le mot central est… TENET. Dans le film, le fils du méchant et de la blonde (Elizabeth Debicki, pas très à l’aise dans un rôle de faire-valoir sans réelle profondeur) va d’ailleurs visiter le site de Pompéi. Un personnage qu’on ne verra jamais se nomme en outre Arepo, autre mot figurant sur le carré Sator. Pour résumer, on dira que Tenet – il s’agit d’un film d’une société plus secrète que les services secrets – doit contrecarrer les plans de Sator.

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Comment lire cet indice? Il faut peut-être y voir une explication du paradoxe temporel induit par la possibilité d’inverser le temps. Et si tout n’était qu’un infini recommencement? Et si nous étions tous pris, sans le savoir, dans une boucle temporelle? Boucle que le protagoniste va devoir essayer d’enrayer, tandis que Sator s’enrichit en inversant des lingots d’or qu’il envoie à son double du passé… Dans cet imbroglio narratif, on trouve un autre personnage féminin, une Indienne qui semble tirer les ficelles mais dont on peine à saisir la signification. Cela permet au moins à Nolan de se déplacer d’un continent à l’autre (le film a été tourné dans sept pays), histoire de nous faire voyager à défaut de nous garder dans le récit.

Séquences hyper-découpées

Il y a trois ans, le cinéaste britannique reconstituait dans Dunkerque un épisode oublié de la Seconde Guerre mondiale. Il entremêlait trois histoires aux temporalités distinctes pour mettre en exergue l’horreur de la guerre. Sa déconstruction narrative servait alors la dimension immersive du projet. Dans Tenet, filmé en pellicule 70 mm et en Imax (seule une salle genevoise projette en Suisse romande ce format agrandi), cette déconstruction s’apparente plus à de l’esbroufe, de l’épate. Sa mise en scène a beau être d’une indéniable efficacité, Nolan semble constamment vouloir prouver qu’il est plus malin que les autres, alors que bien des films d’action sont construits sur des scénarios plus solides.

Musique constante pour conserver une tension même quand il ne se passe rien, séquences hyper-découpées, champs-contrechamps frénétiques, caméra en mouvement: tout est fait pour qu’on ressorte de la projection aussi impressionné qu’exténué. Puis, très vite, vient cette désagréable impression qu’on a été dupé. En temps normal, Tenet aurait dû être un blockbuster d’auteur perdu au milieu de purs divertissements et terrassé au box-office par le nouveau James Bond. Cet été, on en fait le sauveur des salles de cinéma… ce n’est pas gagné.


Tenet, de Christopher Nolan (Etats-Unis, Grande-Bretagne, 2020), avec John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki, Kenneth Branagh, Aaron Taylor-Johnson, 2h30.