En 2013, le disque de Nebra, un remarquable ouvrage fait de bronze et d’or, a été découvert en Allemagne. Datant de l’âge de bronze moyen, soit 1600 avant J.-C. environ, il est à ce jour la première représentation connue de la voûte céleste, avec ses étoiles et son croissant de lune, même s’il est à peu près certain que seront découverts dans le futur des spécimens encore plus anciens.

La Lune inspire les arts depuis toujours. Mais la conquête de l’espace à proprement parler a offert aux artistes du XXe siècle un réservoir d’imaginaires dont l’influence est bien plus large que la simple représentation de l’astre lunaire.

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La chronologie de l’art moderne se superpose d’ailleurs assez parfaitement à celle de la recherche spatiale. Les pionniers de l’astronautique qui mettent au point les grands principes du vol spatial, comme Constantin Tsiolkovski, ou font décoller les premières fusées à propulsion, comme Hermann Oberth ou Robert Goddard, sont en effet les exacts contemporains des premiers modernes.

Dans une lettre au peintre Mikhaïl Matiouchine datée de 1916, Kasimir Malevitch, père du suprématisme, écrit ainsi: «Ma nouvelle toile ne participe pas seulement du monde terrestre. La planète Terre a été abandonnée comme une maison infestée de termites. Et en fait, dans l’homme, dans sa conscience, il existe une tentation de l’espace, un combat pour tendre vers lui, une puissante envie de décoller de la Terre.»

Odyssée artistique

S’il n’a jamais rencontré Tsiolkovski, Malevitch a fréquenté Koudriachov, le fils d’un de ses assistants. Ils étaient tous deux marqués par la tradition philosophique du cosmisme. Fort de cette influence, Malevitch a inauguré, avec son œuvre picturale, une réflexion, moderne s’il en est, sur la nature de l’espace artistique. Du plan de la peinture aux espaces infinis, c’est tout un pan de recherche qui s’ouvre avec lui pour la peinture et les arts visuels.

On en trouve de multiples échos dans l’après-guerre. La déconstruction du plan du tableau, qui culmine chez Rauschenberg, grand passionné du spatial, en est la conséquence directe, de même que les formes d’installation immersives qui se développent dans les années 1960.

Il faut mentionner aussi le travail du Français Yves Klein, qui fit de ses recherches sur l’immatérialité une véritable odyssée de l’espace artistique, et proposa même, en association avec le designer Roger Tallon et l’architecte Claude Parent, une sculpture fusée, restée cependant à l’état de prototype (Rocket pneumatique, 1962).

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Une autre forme d’influence sur les arts, plus évidente peut-être, s’est traduite par l’intégration de toute l’imagerie spatiale aux formes figuratives. Elle est fréquente dans l’art pop et son pendant français qu’est la figuration narrative, deux mouvements qui émergent en plein âge d’or du spatial, dans les années 1960.

Le peintre Erró, par exemple, réalise de nombreuses séries qui intègrent des portraits de spationautes, mais aussi des véhicules ou des stations orbitales. Il consacre même l’un des portraits de la fresque des Ingénieurs, exposée à la Cité des sciences à Paris, à la figure de Wernher von Braun, père du lanceur Saturn V.

En parallèle, la fusée devient un modèle sculptural parfait. La forme monobloc élancée et le quadrillage géométrique du V2, le missile allemand considéré comme l’origine de tous les lanceurs mis au point par la suite, est parfaitement moderne. Inspirant de multiples reprises dès la fin de la Seconde Guerre mondiale dans la culture pop (dont la plus célèbre est celle de Hergé, avec sa fusée rouge et blanche), le V2 est transformé en icône du pacifisme spatial, avec ironie parfois, comme chez Sylvie Fleury.

Propagande américaine

Mais les relations les plus intéressantes entre art et recherche spatiale se situent certainement du côté des collaborations entre artistes et ingénieurs. Le monde du cinéma a pratiqué fréquemment ces échanges en faisant appel à des conseillers impliqués effectivement dans la recherche spatiale. Fritz Lang, par exemple, collabora avec Oberth pour s’assurer de la véracité scientifique de La Femme sur la Lune (1928), tandis que Tsiolkovski fut sollicité par Zouravlev pour travailler sur Le Voyage cosmique (1936).

Et, dans l’après-guerre, le cinéma hollywoodien se fit l’outil de la propagande américaine pro-espace. Jusqu’à nos jours, les réalisateurs doivent parfois revoir sévèrement leur copie pour obtenir de la NASA le droit d’utiliser leur logo.
Mais dans ces processus de travail, les arts visuels ne sont pas en reste. Et à cet égard, la figure de l’Américain Chesley Bonestell (1888-1989) est certainement la plus importante.

Formé à l’architecture, il se réoriente vers le monde du cinéma, où il œuvre à la production de décors (ceux de Citizen Kane notamment) et d’effets spéciaux. Ce n’est qu’au milieu des années 1940, à près de 60 ans, qu’il publie dans Life ses premières œuvres astronomiques, une série de peintures de Saturne vue depuis ses satellites. Il gagne rapidement en notoriété. The Conquest of Space, en 1949, est un best-seller. Deux ans plus tard, il commence à collaborer directement avec Von Braun sur les illustrations du magazine grand public Collier’s, dont la série d’articles consacrés entre 1952 et 1954 à la conquête de l’espace va avoir un effet déterminant sur l’opinion publique américaine.

Bonestell donne une forme spectaculaire aux fantasmes de Von Braun. C’est notamment à lui que l’on doit la fameuse station spatiale circulaire qui ne cesse plus, dès lors, de hanter le cinéma, du 2001 de Kubrick au plus récent Elysium de Blomkamp. Les paysages lunaires de Bonestell, particulièrement dramatisés, posent, avant Apollo, les jalons d’une forme populaire du paysage lunaire. Mais s’il est considéré comme le père du space art, il inaugure aussi un modèle collaboratif, qui trouvera des suites dans le programme artistique mis en place par la NASA en 1962 jusqu’aux formes de collaborations contemporaines.

En attendant Mars

Il n’est plus rare désormais que les agences spatiales mettent en place des dispositifs de soutien à la création, en ouvrant leurs archives, en lançant des commandes artistiques ou en proposant des résidences aux artistes. Le CNES (Centre national d’études spatiales) est par exemple en France particulièrement actif dans ce domaine, via l’Observatoire de l’espace, son laboratoire culturel. C’est dans ce cadre qu’en 2017 Eduardo Kac a pu réaliser à bord de l’ISS (et avec l’aide du spationaute Thomas Pesquet) l’œuvre Télescope intérieur, conçue pour une gravité zéro. Citons également l’étonnant En attendant Mars, de Bertrand Dezoteux, un film de marionnettes conçu à partir des archives du programme expérimental russe de simulation Mars 500.

Si, comme l’explique Gérard Azoulay, responsable de l’Observatoire de l’espace, «le travail de la recherche scientifique ne se déroule pas selon les mêmes modalités et les mêmes critères que la création artistique», il semble néanmoins que les relations longtemps moribondes entre art, science et technologies aient trouvé dans l’espace un terrain où se revivifier.

A une époque où les géants de la tech semblent considérer leur propre existence sous l’angle de l’œuvre d’art (quitte à se passer des artistes), voilà plutôt une bonne nouvelle. Et pour la suite de l’histoire, on attend avec impatience des nouvelles du projet #dearMoon, et la liste de dix créateurs qui seront emmenés sur la Lune par le milliardaire japonais Yusaku Maezawa.

En attendant Mars.


«Réfléchir à d’autres formes de vie est passionnant»

Cathérine Hug est curatrice au Kunsthaus de Zurich, où elle a organisé, de mars à juin, l’exposition Fly me to the Moon. Partant du romantisme, cette exposition a construit, à partir de plus de 200 œuvres, un point de vue à la fois historique et thématique sur les visions artistiques de la Lune.

«Le Temps»: Pourquoi vous êtes-vous intéressée à l’histoire de la recherche spatiale?

Cathérine Hug: En 2011, j’ai été curatrice de Space – About a Dream, à la Kunsthalle de Vienne, pour l’anniversaire du premier vol habité de Gagarine. La réflexion sur la dimension scientifique, mais aussi politique de l’espace m’a beaucoup plu. J’ai fait la connaissance de représentants du DLR (agence spatiale allemande), ce qui m’a encouragée à poursuivre mes recherches et à faire une nouvelle exposition, plus exploratoire.

La conquête spatiale a produit des images de nature très différente, de l’art à la science. Comment avez-vous abordé cette diversité de sources?

Je n’ai utilisé des documents scientifiques que dans le cas où ils dataient d’une époque qui ne posait pas, comme la nôtre, de frontière aussi stricte entre la science et l’art. Galilée, par exemple, est considéré comme un artiste autant qu’un astronome. Pour le XXe siècle, j’ai plutôt inclus des artistes ayant eux-mêmes travaillé à partir de ces documents, comme Rosa Barba, Max Ernst, Anna Meschiari et Robert Rauschenberg.

Y a-t-il un avant et un après-Apollo 11 dans la manière dont les artistes ont abordé la Lune dans leur travail?

Certains artistes ont travaillé sur la dimension d’exclusion portée par ce projet d’abord stratégique, lié à la guerre froide et concentré sur les intérêts américains. Ainsi, il y a toute une puissance utopique qui n’a pas été réalisée par Apollo, et qui a pu être ensuite reprise. Peu de gens connaissent par exemple l’existence du programme lunaire zambien, que Cristina de Middel et Nuotama Frances Bodomo abordent dans leurs œuvres. Gil Scott-Heron a lui aussi rendu sensible la question de cette «colonisation» à une période où la ségrégation était encore active. Pour lui, Apollo détournait l’attention des conflits militaires en cours, notamment au Vietnam, où justement beaucoup d’Afro-Américains étaient engagés. Un autre aspect plus positif est lié au changement de perception opéré par les images générées par le programme spatial, notamment la vue de la Terre depuis l’espace prise en décembre 1968 par William Anders sur Apollo 8. Cette première image globale de notre planète a créé une prise de conscience politique sur la problématique des frontières, et écologique avec la nécessité de préserver cette entité singulière.

L’exposition mettait également en avant certaines œuvres qui abordent le programme lunaire sous l’angle de la critique du genre, avec Hannah Höch ou Sylvie Fleury…

En travaillant sur l’exposition, j’ai découvert beaucoup d’aspects du travail de Hannah Höch, notamment sa sensibilité récurrente, pendant plus de trente ans, aux questions astronomiques et technologiques. Elle a vécu des changements sociaux très forts. Elle était la compagne de Raoul Hausmann, puis elle a vécu avec la femme de lettres Til Brugman. Mais elle était consciente que ces changements ne se produisaient pas à tous les niveaux. Ses œuvres soulignent la dimension impérialiste de la conquête de l’espace, qui est un geste de pouvoir. Bien après la révolution sexuelle dont nous récoltons les fruits, les œuvres de Sylvie Fleury ont un ton plus réconciliateur, et sont dotées d’une grande force ironique. Ses fusées ou son néon High Heels on the Moon sont des œuvres au premier abord simples, mais qui portent en elles un discours de genre complexe et important. Et elles ont aussi un aspect utopique.

L’exploration de Mars est-elle susceptible de générer le même enthousiasme que celle de la Lune chez les artistes?

J’ai un peu mis de côté Mars dans mes recherches. Mais depuis les années 1990, on a découvert près de 4000 exoplanètes. Cette recherche a généré des images artificielles, au sens où la science est obligée de manipuler des données pour rendre visible ce qui ne l’est pas. La nécessité de devoir réfléchir à d’autres formes de vie est passionnante et c’est une piste intéressante à suivre.

Catalogue d’exposition: Cathérine Hug (sous la direction de), «Fly me to the Moon: 50 Jahre Mondlandung», Zürcher Kunstgesellschaft/Kunsthaus Zürich/Snoeck Verlag, 373 pages. Edition bilingue allemand et anglais.

L’exposition est visible jusqu’au 3 novembre au Museum der Moderne de Salzbourg.


Trois œuvres emblématiques

Fabio Mauri, «Luna», 1968

On entre dans l’installation à travers une porte ovoïde qui évoque les astronefs, la science-fiction. A l’intérieur de l’espace plongé dans l’obscurité, le sol est recouvert de petites billes de polystyrène blanc qui forment des massifs aux reliefs sans cesse changeants. Lorsqu’on les foule pieds nus, elles absorbent le son et donnent l’impression que l’on flotte. La lumière qui entre par les portes arrondies et frappe le sol blanc évoque, quant à elle, tous les clairs de Lune de l’histoire de l’art.

L’installation Luna fut présentée pour la première fois par l’artiste italien Fabio Mauri à la galerie La Tartaruga à Rome, pendant un cycle intitulé Théâtre des expositions: durant trois semaines, les artistes se succédèrent pour monter, à un rythme soutenu, des actions et des installations transformant les cadres spatiaux de l’espace d’exposition et repensant l’implication à la fois physique et sociale des spectateurs. Symbole puissant, Théâtre des expositions se déroula pendant le crucial mois de mai.

Luna conjugue, dans cet esprit, une expérience sensible rejouant l’apesanteur, mais aussi l’obscurité et le silence de l’espace, et une expérience sociale, dans la lignée des grandes formes artistiques participatives qui se développent à la même période. C’est une célébration de l’imagination et de son pouvoir politique: les spectateurs de Luna auront posé le pied sur la Lune plus d’une année avant les astronautes de la NASA.

Robert Rauschenberg, «Stoned Moon Drawing», 1969

En 1962, James Webb, l’administrateur de la NASA, lance un programme de collaborations avec des artistes visuels. En juillet 1969, Robert Rauschenberg, qui avait réalisé dès 1962 des œuvres prenant pour sujet la conquête spatiale, est invité au lancement d’Apollo 11. La NASA lui donne également accès aux archives photographiques du programme. Il réalise dans l’année qui suit la série Stoned Mooned, 34 lithographies inspirées du lancement, qui mélangent archives et dessins, ainsi qu’un ensemble d’une vingtaine de dessins et collages. Parmi ce second ensemble, Stoned Moon Drawing mélange dans sa composition des images officielles de la NASA, des documents liés au processus d’impression de la série de lithographies au studio Gemini G.E.L. de Los Angeles, ainsi qu’un ensemble de notes et de réflexions rédigées par l’artiste lui-même.

«Le nid de l’oiseau a fleuri de feu et de nuages, doucement, largement, lentement, silencieusement. Apollo 11 a commencé à s’élever, […] élevant l’esprit de tous avec lui», écrit-il dans un coin de la composition. Ailleurs, il évoque le Vehicle Assembly Building (VAB), cet iconique hangar du Kennedy Space Center, en Floride, dans lequel sont assemblés les lanceurs. Le VAB, avec son gigantisme et sa forme monolithique, représente pour l’artiste un modèle de sculpture, une architecture sans architecte dont l’échelle est impossible à saisir. Dans tout le collage, une poésie hallucinée manifeste l’enthousiasme total de l’artiste pour le programme Apollo.

Pipilotti Rist, «Deine Raumkapsel (Your Space Capsule)», 2006


Cette sculpture de l’artiste suisse Pipilotti Rist se présente à première vue comme une caisse en bois, similaire à celles que l’on utilise pour transporter les œuvres d’art. Ce n’est qu’en s’approchant que l’on comprend que la caisse est ouverte. A l’intérieur, on découvre une chambre miniature qu’on imagine appartenir à une étudiante: mobilier, cactus, lit une place défait et, pour plus de réalisme, des posters, un mug, une guitare électrique au sol, et des restes d’une pizza à moitié mangée dans un emballage en carton. Deux des parois sont recouvertes d’un ciel étoilé et l’un des murs est occupé par une demi-Lune, qui envahit une bonne partie de la chambre. Une vidéo en mouvement, projetée depuis un petit dispositif positionné au centre de la chambre, recouvre les murs de ses images transparentes et ondoyantes.

Ode à la rêverie, cette installation rappelle les dispositifs de projection grandeur nature que l’artiste utilise pour diffuser ses vidéos, le jeu sur la notion de «capsule», qui est ici temporelle tout autant que spatiale, renvoyant dos à dos la conquête spatiale et la poésie adolescente, l’univers infini et l’espace domestique. Si la Lune et plus généralement le domaine extraterrestre sont de puissants moteurs de l’imaginaire, ils ne sont pas les seuls pourvoyeurs de rêves. La musique, les images, la littérature et toutes les formes de contemplation qu’autorise la solitude d’une chambre à soi sont, autant qu’une fusée Saturn V, des formes de véhicules qui peuvent nous emmener vers d’autres espaces.


2011, l’odyssée du Swiss Space Museum

Fondé par Guido Schwarz en 2011, le Swiss Space Museum est encore en projet. Mais s’il ne possède pas, pour l’heure, d’espace d’exposition permanent, il dispose néanmoins d’une imposante collection d’objets qui traitent de l’espace, du côté de l’ingénierie comme de la création artistique, de la réplique de capsules aux pulps. Guidé par un enthousiasme communicatif, le créateur et directeur de ce futur musée a pour objet de promouvoir le voyage spatial, et plus généralement de diffuser au grand public des connaissances à la fois culturelles, techniques et historiques. A l’occasion du jubilé d’Apollo 11, le Swiss Space Museum propose l’exposition temporaire Liftoff to Space à l’Innovationspark de Zurich, ainsi qu’un événement réunissant différents témoins du programme spatial américain.

«Liftoff to Space», Innovationspark, Zurich-Dübendorf, jusqu’au 4 août. Soirée spéciale «Tribute to Apollo», samedi 20 juillet à 19h30.