Lyrique

Teodor Currentzis danse Purcell

«Indian Queen» s’inscrit dans les spectacles majeurs du Grand Théâtre. Une représentation unique frustrante

Assis par terre, le regard au sol, l’oreille tendue. Teodor Currentzis laisse chanter son chœur. Au début du troisième acte d’«Indian Queen», ultime masque purcellien revu par Peter Sellars, les choristes de l’Opéra de Perm sont maîtres du jeu. L’air «Remember not Lord, our offences», domine une production habitée par la grâce. Puis le chef se relève doucement et reprend sa danse effrénée devant l’orchestre et les chanteurs.

Ce moment d’extase chorale en dit long sur le travail musical et l’esprit d’un spectacle malheureusement donné une seule fois à l’ODN. Il montre à quel point de fusion Teodor Currentzis maintient la création et l’interprétation, son corps accouchant véritablement des sons. Il révèle à quel degré d’humanité Peter Sellars place le geste artistique, son théâtre infusant intimement dans la vie.

Un objet scénique unique

Dans la reconstruction artistique réalisée en commun par les deux complices autour du semi opéra d’Henry Purcell et de son frère Daniel, la liberté est reine. Et si les décors, les costumes et la mise en scène conçus en 2013 à Madrid ont été épurés dans un univers noir et nocturne aux simples éclairages de couleurs, la puissance du propos ne fait que gagner en éblouissements. C’est désintégré d’émotion que le public quitte la salle, après une standing ovation inédite au Grand Théâtre.

De quoi parle-t-on? D’un objet scénique unique. Une recréation lyrique qui relie le dernier ouvrage vocal de Purcell à une nouvelle de l’écrivaine nicaraguayenne Rosario Aguilar, diffusée en «off» par la magnifique Maritxell Carrero. Une partition enrichie d’airs ajoutés (dont le fameux «Music for a While» d’Oedipus Rex ou «See, even night…» de Fairy Queen).

Tout captive

Les soixante minutes initiales de l’œuvre triplent dans ce traitement scénique qui englobe toutes les expressions, la danse ayant été supprimée dans cette version. Mais pas une seconde n’est de trop. Tout captive, de bout en bout. A commencer par la direction très chorégraphique de Teodor Currentzis.

De l’extrémité des cheveux aux bouts des ongles, des battements de pieds aux paroles articulées en silence, le chef investit chaque molécule de son être. En véritable démiurge, mais au même niveau que l’ensemble MusicAeterna, debout, et que les chanteurs évoluant autour de lui, il soulève des énergies auxquelles personne n’échappe ni ne résiste.

Quels pianissimos impalpables, quelles évolutions harmoniques lumineuses, quelle violence de nuances, quelle sensualité mélodiques et quelles souffrances abyssales! Il ne s’agit plus ici de musique, de texte ou de geste, mais bien de la vibrante histoire du monde et de l’Homme.

On retrouve la gestique si expressive de Peter Sellars et son sens aigu du métissage culturel. Teodor Currentzis les traduit en notes. Il n’hésite pas à instiller des résonances orientales, empoigner un tambour médiéval ou créer des échos d’inframonde. Et la musique devient dramaturgie…

L’orchestre bondit et plane

L’orchestre, ainsi inspiré, bondit et plane sous l’impulsion du premier violon qui suit la conception du chef, en totale osmose. Et les chanteurs se donnent sans compter dans cette aventure où passion, conquête, guerre, mort et trahison résonnent sans fin dans l’imaginaire.

La mezzo soprano Paula Murrihy, c’est l’amour même. Celui de Teculihuatzin, venu du ciel et du ventre. Sa reine indienne est bouleversante de sensibilité, d’intensité et de force féminine. La soprano Johanna Winkel porte ses airs sublimes («O, Solitude» en tête…) avec classe et émotion, et la récitante Maritxell Carrero dramatise brillamment le spectacle.

Du côté masculin, à part le Hunahpu un peu pâle et pas toujours juste du contre-ténor Ray Chenez, son collègue Christophe Dumaux éclate de finesse musicale et d’intelligence de jeu, avec un Ixbalanqué au timbre doux-acide aiguillonnant. Willard White, toujours royal (Sacerdote Maya), Thomas Cooley (Don Pedrarias Davila d’une belle sensibilité) et Jarret Ott (Don Pedro de Alvarado à la présence forte et à la projection remarquable) complètent une distribution en or. Quel dommage que ce spectacle ne soit pas redonné!…

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