Classique 

Teodor Currentzis: la transe et l’extase

Le chef gréco-russe émulsionne le spirituel et l’humain dans un «Requiem» de Verdi incandescent

Les superlatifs sont des pièges impossibles à éviter dans le Requiem de Verdi entendu lundi soir au Grand Théâtre. La secousse sismique provoquée par Teodor Currentzis, son orchestre et son chœur MusicAeterna ainsi que les solistes tient de l’expérience musicale autant que de l’épopée humaine et spirituelle.

En prenant au pied de la lettre Hans von Bülow, qui qualifia l’œuvre d’«opéra en robe d’ecclésiastique», le chef amène tous ses musiciens et choristes, en toge noire tels des moines, à jouer debout. Engagement garanti. Teodor Currentzis peut alors imposer ses lois, aussi folles et extrêmes qu’exigeantes et maîtrisées.

Une célébration de la vie et de la mort

Sur l’estrade, le chef frappe des pieds, danse les notes et sculpte les lignes mélodiques. Les lacets rouges de ses bottines, sa chemise ample et son pantalon moulant rappellent que même devant Dieu, il sait rester libre. On assiste à une vraie célébration de la vie et de la mort, menée par un maître de cérémonie transporté.

Démiurge, Teodor Currentzis est habité par une mission. Celle de sa vérité. Aller fouiller les partitions au plus profond, au plus excessif ou au plus éthéré est son credo. Le Requiem se situe dans l’écartèlement du cœur, du corps et de l’esprit. Le meneur d’âmes chauffe à blanc ces tensions. Longs avant le début, interminables à la fin, ses silences imposent le recueillement puis la prière. Entre ces deux pôles distendus, l’apocalypse se déchaîne avant que l’apaisement s’installe.

Chœur d'une netteté suprême

Dès les premières notes inaudibles, l’exceptionnel se dessine. Il se déploie de l’Introit (respiration, soupir, souffle de l’orchestre) et le Kyrie (quatuor vocal si charnel dans sa lenteur) au Libera me conclusif (solo céleste de la magnifique Zarina Abaeva).

Le chœur? D’une netteté suprême: chaque lettre articulée, chaque intention modelée, chaque muance libérée, de la plus grande puissance à la plus fine douceur. L’orchestre? Surréaliste de précision et d’engagement: attaques tranchantes, vitesse sidérante et ensemble parfait, de la caresse à l’explosion. Les solistes? Remarquables et soudés.

La mezzo Hermine May, à la fois prêtresse et héroïne lyrique, compose un portrait de femme d’une grande expressivité. Le ténor solaire et héroïque Dmytro Popov, à la voix projetante de chanteur de l’Armée rouge, détonne parfois. La soprano citée plus haut touche le ciel. Et la basse Tareq Nazmi est le chant incarné, tessitures unies et musicalité royale. Un concert de transe et d’extase.

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