Quand elle lève son visage, c’est Frank Martin qui vous dévisage. Teresa, fille cadette du grand compositeur genevois ne peut pas renier ses origines. Ses cheveux courts, la douceur tranquille de son sourire et le feu de ses yeux profonds ont traversé les générations. Avant de venir donner en création mondiale au BFM une chorégraphie flamenco des Trois Danses de son célèbre géniteur, la cadette du musicien suisse revient sur ses souvenirs d’enfance et parle de sa dernière pièce.

– Le Temps: Comment vit-on une telle filiation?

– Teresa Martin: Mon père avait soixante ans quand je suis née et il est mort alors que j’en avais vingt-quatre. Il aurait largement pu être mon grand-père, mais nous étions très proches et je n’ai jamais eu l’impression d’avoir un père vieux. Petite, je ne me rendais pas du tout compte de son importance. C’était mon papa, voilà tout. Il faisait de la musique que les gens aimaient, c’est tout.

– Quand avez-vous réalisé que c’était un personnage important?

– J’ai compris vers l’adolescence. J’ai pensé que ça allait être difficile d’avoir un père génial, qu’on allait toujours me comparer et que ce serait forcément moins bien que du Frank Martin. Et puis un jour, je me suis dit que je m’en fichais. Que ce qui comptait pour moi, c’était le flamenco. Ça a été le déclic. L’amour de la danse a gagné.

– Quel genre de père était-il?

– Il était attentionné, avec la distance imposée par son activité solitaire et une éducation moins centrée sur l’intimité qu’aujourd’hui. Notre relation était très complice, renforcée par la créativité qui nous occupait. Lui dans la musique, moi dans la danse. Je suis la dernière de ses six enfants. La seule qui se soit orientée vers une activité artistique. Nous échangions beaucoup, même s’il n’était pas toujours facile à atteindre. Je l’adorais. Quand je dansais, il m’accompagnait au piano. Et j’improvisais sur sa musique.

– Est-ce difficile de se défaire de telles racines?

– Je viens d’emménager dans la maison de mon enfance, dans la campagne hollandaise, où nous nous sommes installés quand j’avais sept ans… Ce retour aux sources est très touchant.

– Pourquoi viviez-vous là-bas?

– Ma mère, qui avait 25 ans de moins que mon père, était Néerlandaise. La mer et les grands espaces ouverts ont plu au montagnard d’origine. L’éloignement de Genève lui convenait bien aussi, car il y était constamment et trop sollicité. Retiré dans la nature, près des bois, il pouvait mieux se concentrer pour composer. Et il aimait se ressourcer dans son immense jardin, très fleuri. Il créait des variétés de plantes sous une petite serre. C’était idéal car il n’aimait pas parler quand il prenait des pauses.

– La maison familiale est restée intacte?

– Le haut a été totalement rénové et ça ne ressemble plus à ce que c’était. Mais le son permanent du piano, l’odeur des cigarettes qu’il roulait et qui s’éteignaient toutes seules, l’ambiance intense de création et de beauté qui régnaient, tout est très présent…

– Quels souvenirs conservez-vous?

– Avec les fleurs, mon père adorait les animaux. La seule présence tolérée dans son bureau, où personne n’avait la permission d’entrer, c’était le chien. Un Colley écossais qui savait ouvrir sa porte, même de l’intérieur. Nous avions aussi trois chats. Dans ma chambre, au-dessus de sa pièce de travail, j’entendais les hésitations et la transformation de ses recherches au piano. J’étais imbibée de sa musique. Quand il disait Oui, bon, ça va… et qu’un silence suivait, c’est qu’il allait écrire à la table ce qu’il venait de trouver au clavier. J’étais constamment plongée dans le phénomène de la création.

– Entre l’homme et le compositeur, y avait-il une grande différence?

– Les gens ont l’image d’un homme sérieux, comme sa musique. Mais il avait un grand sens de l’humour, plutôt britannique. Il était gourmand, aimait bien manger et n’avait rien d’un ascète malgré son besoin de solitude.

– Comment avez-vous relié la musique à la danse?

– J’ai baigné dans la musique avant même de naître. Et j’ai commencé à danser avant de marcher. Pour moi, musique et danse, sont indissociables. Quand je danse, j’ai l’impression de faire de la musique avec mon corps. Même si c’est en silence, j’ai toujours la sensation de créer des sons dans l’espace.

– Comment le flamenco est-il entré dans votre vie?

– Bien qu’ayant fait mes études à l’académie de ballet d’Amsterdam jusqu’au bout, je savais que je ne ferais pas du classique toute ma vie. Je rêvais d’une forme où danse, théâtre et chant seraient réunis. Et un jour, le flamenco m’a happée lors d’un stage. J’avais 17 ans. Ça a été le coup de foudre. Et c’est devenu ma vie.

– C’est un art très éloigné du style paternel…

– Mon père a été fasciné par cette musique et cette expression que je lui faisais partager dans l’euphorie. Il était toujours curieux et très intéressé par ce que je lui racontais, donnais à écouter ou montrais.

– Vous venez présenter à Genève ses Trois danses sur lesquelles vous avez créé une chorégraphie flamenco. Comment est né ce projet?

– Je lui avais inspiré cette œuvre, créée en 1970. Plus tard, j’ai conçu un solo dansé. Il était prévu que je le présente au festival de Lucerne avec le chef Josef Krips en 1975. Mais le chef est décédé en octobre 1974. Et mon père l’a suivi un mois plus tard alors que j’étais en plein travail. C’est un souvenir douloureux que j’ai laissé de côté. Je reviens plus de quarante ans après sur cette pièce. Je ne me souviens d’ailleurs plus de ce que j’avais fait à l’époque. J’ai créé une nouvelle chorégraphie complètement neuve, cette fois pour deux danseurs que j’adore: Bruno Argenta et Natalia Ferrandiz.

– Comment avez-vous procédé?

– C’est très différent de chorégraphier pour les autres plutôt que pour soi-même. J’ai passablement travaillé avec Bruno et Natalia avec qui le lien est fort. J’ai d’abord imaginé seule la chorégraphie. Une fois que la structure (l’idée émotionnelle, ce qu’il faut que ça dise, comment ça se développe dans l’espace…) a été mise en place, je suis allée au studio avec les danseurs.

Je n’arrive pas avec des directives toutes faites. Je leur explique ce que j’aimerais et j’observe ce qu’ils proposent. J’adore travailler sur mesure. Ils peuvent traduire et porter plus loin ce que j’ai pensé. C’est une véritable aventure à trois. Il s’agit pour moi de mettre en valeur l’être qui va m’exprimer. Là où il est le plus beau, où il a le plus à dire, où se trouvent sa force et sa créativité propre. Tout ça sur la musique de mon père. C’est un cadeau magnifique.


BFM, ma 1er novembre à 20h. Rens: 022 807 17 96, www.locg.ch.

Video: https://www.youtube.com/watch?v=jOrxuUEV1jI