«Terre ceinte», Prix Ahmadou-Kourouma,

roman classique pour dire l’oppression intégriste

Mohamed Mbougar Sarr a 24 ans et vient de remporter le Prix du Salon africain du livre de Genève. Son texte détaille,à la manière des maîtres du XIXe, la mainmise d’une milice sur une ville imaginaire, mais qui renvoie à bien des actualités

Genre: Roman
Qui ? Mohamed Mbougar Sarr
Titre: Terre ceinte
Chez qui ? Présence africaine, 264 p.

C’est une ville de fiction, dont le nom a des consonances rendues familières par l’actualité: Kalep. On songe à Alep en Syrie, à Kidal au Mali. C’est une ville musulmane, tranquille, qui vivait normalement jusqu’à ce qu’une «Fraternité» armée, intégriste, violemment puriste y prenne ses quartiers. C’est une «terre ceinte», comme le dit le titre de ce roman, ceinte et assiégée par un intégrisme effrayant. Pourtant, dans cette ville, certains disent non, tentent de s’organiser, de résister au moins mentalement, à la terreur imposée.

Terre ceinte, premier roman de Mohamed Mbougar Sarr, 24 ans, qui vient de remporter le Prix ­Ahmadou-Kourouma au Salon du livre de Genève. C’est un récit intense, oppressant, terrible. Ecrit en mémoire, en sympathie avec les tragédies du nord du Mali, avec la ville de Tombouctou investie par des milices intégristes, ce texte entre aujourd’hui, alors que s’affirme l’Etat islamique, en résonance avec une actualité plus vaste encore.

Mohamed Mbougar Sarr est Sénégalais. Il a grandi au Sénégal, étudie à Paris et, outre l’écriture, se consacre aujourd’hui à une thèse sur la littérature et le destin violent du Rwanda.

Les événements survenus au nord du Mali à la fin de l’année 2012 l’ont frappé de plein fouet, alors qu’il suivait déjà des cours en France. Très vite, il se passionne pour cette mainmise islamiste sur une terre où l’islam fleurissait jusqu’ici en courants modérés, où les soufis étaient présents, où l’histoire tempère les excès du religieux. «Au Sénégal, on est saisi par ce qui s’est passé, car le Mali est très proche. Cela dit, mes compatriotes, forts de leur tradition soufie qu’ils considèrent comme un rempart contre les intégrismes, ont tendance à penser que ce genre de chose ne peut pas arriver chez eux. J’ai aussi écrit ce livre pour nous rappeler, à nous Sénégalais, qu’il fallait rester vigilant, continuer à mener une réflexion philosophique sur l’islam et s’armer de prudence. Parce que le Mali, assiégé, possédait aussi cette tradition soufie.»

Son roman a donc, pour lui, valeur d’alerte. Il a voulu montrer dans Terre ceinte que «la cible ­première des milices islamistes sont des musulmans, dont les pratiques, la modération, les ­traditions ne réjouissent pas les intégristes. Toute forme d’essentialisation de la religion est absurde, dit-il, qu’elle soit le fait des intégristes ou qu’elle vise des personnes qui partagent une même religion.»

Pour autant, Terre ceinte n’est pas manichéen. «J’ai tenté d’éclater la réalité entre plusieurs instances, et de gommer tout ce qui pouvait faire de mes personnages des «bons» ou des «méchants.» C’est ainsi que l’on se glisse dans la tête des résistants: tenancier de bar, docteur, infirmiers, professeurs d’université, sept héros de hasard, hommes et femmes, pas forcément plus courageux que les autres, mais qui, soudain, ne supportent plus les règles arbitraires qu’on leur impose. Leurs doutes, leurs peurs, l’inquiétude de leurs familles, leurs excès, leurs moments de bravoure insensés, tissent le fil du récit. Leur choix ne se fait pas sans mal, car ils ne sont pas les seuls concernés: leurs familles, qu’elles le veuillent ou non, se retrouvent prises dans la tourmente. «Les plus beaux héros sont ceux qui le deviennent par hasard, dit Mohamed Mbougar Sarr. Ils ne cherchent pas à faire acte d’héroïsme, mais ils agissent par amour, parce qu’ils y croient au fond d’eux-mêmes.»

Il y a aussi, dans Terre ceinte, ces deux mères, bonnes musulmanes, qui découvrent effarées que leurs enfants sont morts lapidés pour s’être aimés hors mariage – c’est la terrible scène d’ouverture du roman. «Cette lapidation a vraiment eu lieu, rappelle Mohamed Mbougar Sarr, elle m’a frappé et est devenue le point de départ du texte.» Ces deux mères oscillent de façon poignante entre culpabilité – elles n’ont pas été capables d’inculquer à leurs enfants les vraies valeurs de la religion – et révolte contre l’ordre absolu. En face des résistants et des mères dévastées, le chef de la police islamique: un homme dur, d’une pureté radicale, épris de beauté, insensible au mal qu’il sème, persuadé qu’il est d’être du côté de Dieu. Caisse de résonance, enfin, de ces tragédies personnelles, le peuple qui fait entendre sa voix. Tantôt il hurle avec les loups, mais parfois il parvient aussi à dire «non», se souvenant soudain de la liberté perdue.

Ce qui frappe dans Terre ceinte, c’est l’absence de fioritures, le style très direct, soigné, qui évoque la prose du XIXe siècle plutôt que le parler fleuri de nombre d’écrivains africains contemporains. Mohamed Mbougar Sarr, grand lecteur, est un amoureux des classiques. Il cite Balzac, Hugo, Flaubert, Dostoïevski, Cheikh Hamidou Kane. Il argumente. «J’ai beaucoup de respect, d’amour et d’attention pour les classiques. On dit que c’est déjà connu, institué comme littérature, mais je trouve que c’est toujours d’une étonnante nouveauté. J’ai voulu leur rendre hommage. J’ai voulu aussi, en adoptant un style aussi classique que possible, apporter à mon récit une dimension universelle, une sorte de force morale. Pour un sujet pareil, grave, tragique, une construction classique s’imposait à mes yeux.»

Terre ceinte est un roman saisissant parce qu’il est l’un des premiers à imaginer de l’intérieur la réalité que traversent aujourd’hui nombre d’êtres humains, menacés par des totalitarismes intégristes. Que ce soit un roman n’est d’ailleurs pas anodin, et donne à ce texte une force d’évocation: «Le roman, pour moi, dit Mohamed Mbougar Sarr, est vraiment le lieu où l’expérience humaine peut être la plus profonde et la mieux interrogée; le lieu où l’on peut observer le mystère de l’homme; le lieu où l’on peut faire une expérience, traverser une épreuve. Et il faut que ce soit une épreuve.»

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