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Robert Desnos avait la réputation d’être médium, d’où son succès précoce auprès d’André Breton.
© Eléonore Sulser

Caractères

Mais où est la terre céleste?

Un dazibao poétique à l’arrêt du tram convoque le fantôme de Robert Desnos

Le papier est presque arraché sur la colonne de béton, mais une partie de la feuille encollée a résisté. On distingue encore un titre: «Vent…» Et puis ces quelques vers: «[…] cheveux chevelus/Cieux célestes/terre terrestre/Mais où est la terre céleste?» Une signature enfin, triomphante sur ce dazibao de hasard, un nom qui claque: Robert Desnos.

Alors, on cherche, on regarde ailleurs. On bouscule quelques voyageurs, le nez en l’air, l’œil balayant le béton. Deux piliers plus loin, en voici un autre qui s’annonce: «Le cactus délicat». Un nouveau poème, portrait d’un drôle de «pistolet», celui-là; portrait d’un «coquin», d’un «fameux dépendeur d’andouilles», d’un «rigolo» – quelqu’un a corrigé en «gigolo» et dessiné à côté les deux boules et le pénis réglementaire, assorti d’un visage rigolard. En bas, encore, la même signature irrévérencieuse: Robert Desnos.

Le revoilà donc, le poète. Et en plein Genève! Le revoilà le «veilleur du Pont-au-Change», «de la Porte dorée» et «du Point-du-Jour», revoilà le résistant, le révolutionnaire surréaliste, l’ami de Fantômas et le prophète des rêves.

«Mais où est la terre céleste?», crie-t-il. Elle est là, sous nos yeux. Il suffit de les ouvrir, de regarder. La terre promise de la poésie est là, sous un tunnel, à l’arrêt du tram, à côté de la gare, entre l’Hôtel Cornavin où veille Tintin et la station du même nom.

Robert Desnos avait la réputation d’être médium, d’où son succès précoce auprès d’André Breton. Je suis tentée d’y croire et de voir dans cette apparition sur nos murs, un message de l’au-delà. Je vois le fantôme du poète, mort en 1945, qui se moque gentiment de nous, les endormis du XXIe siècle.

Il secoue notre torpeur et proclame: la poésie est dans la rue! La terre céleste est ici. Ouvrez l’œil, nous dit-il, n’oubliez plus la poésie; devenez à votre tour les veilleurs de Cornavin, du tram 14, du vent, des chevelures chevelues et bien aimées et du quotidien. «Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles/du monde et la grandeur et le tragique et le charme./Les forêts s’y heurtent confusément/avec des créatures de légende cachées dans les fourrés./Il y a toi.» Il suffit de regarder.


Les vers de «Vent nocturne» sont tirés du recueil Corps et biens, «Le Cactus délicat» de Destinée arbitraire, puis vient le poème de résistance «Le Veilleur du Pont-au-Change». Les derniers vers ouvrent «Les Espaces du sommeil» dans A la mystérieuse.

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