Ecrivain du Botswana, Bessie Head? Souvent désignée ainsi, elle-même ne se reconnaissait pas tout à fait dans les «habits empruntés» d'un pays où elle avait pourtant vécu presque la moitié de sa vie. Les Contes de la tendresse et du pouvoir, second recueil de nouvelles publié par les Editions Zoé après ses trois romans, témoignent de cette double appartenance jamais reniée: car Bessie Head était née en Afrique du Sud, fruit de l'union illicite d'une Blanche de bonne famille et d'un palefrenier noir. De son père, elle ne sut jamais rien; et elle apprit à treize ans seulement que sa mère naturelle était morte dans un asile psychiatrique, alors qu'elle se croyait la fille de la famille de couleur qui l'avait adoptée.

Exilée au Botswana après l'arrestation de son mari, journaliste et militant dans le parti de Mandela, elle mourra en 1986 sans avoir connu l'indépendance de l'Afrique du Sud, qu'elle considérait comme «inévitable». Elle souhaitait que ce pays «devienne un jour la terre du conteur et du rêveur» et trouve «cette part d'innocence et de rire qui efface tant de maux humains». Ces mots ne sonnent pas creux. Si Bessie Head a connu la souffrance, la pauvreté et l'exil imposés par le pouvoir, elle entendait aussi célébrer le lait de la tendresse humaine qui agit comme un antidote: presque tous ses récits, à commencer par les deux que nous publions, baignent dans cette compassion qui aide à survivre au pays du Kalahari, toujours menacé par la sécheresse.

Les histoires qu'elle raconte sont inspirées de faits réels, d'une rencontre avec un jeune réfugié politique («Le prisonnier qui portait des lunettes», où l'on voit des détenus noirs réussir à transformer en bon gardien leur garde-chiourme blanc), parfois d'une légende dont elle donne sa propre version («Les amants» qui contreviennent à la coutume du mariage arrangé et sont engloutis par la colline), ou enfin d'événements historiques locaux plus ou moins proches dans le temps.

L'un de ses récits purement fictionnels, resté inédit quoique très réussi, est tout à fait emblématique de la situation africaine en général: il évoque avec justesse et pas mal d'humour le règne et la chute d'un Président et Sauveur du peuple qui se méfie de tous ceux qui l'entourent, à commencer par le général Aksan, chef de l'armée, lequel n'a pourtant «jamais exprimé la moindre opinion personnelle sur quelque sujet que ce soit» et ne rêve que de jardinage… Jamais Bessie Head ne fait de grandes théories, mais elle excelle à peindre les qualités et les défauts des uns et des autres: c'est souvent délectable, comme le demi-sourire enchanté qui flotte sur les lèvres du jeune héros de «Droit de propriété», dont la fin inattendue évoque celle d'un morceau de jazz.