Sur une rivière au fond de la jungle glisse une barque pleine de Blancs. Soudain, ils aperçoivent dans les arbres des Indiens vêtus d’un simple pagne, arcs à la main. Les deux groupes s’observent un instant, puis quelques flèches décochées (mollement) incitent le barreur à enclencher son moteur et à prendre le large…

Qui en a vu d’autres pensera Aguirre, La Forêt d’émeraude, En liberté dans les champs du Seigneur, voire Cannibal Holocaust. Tout faux. Car au plan suivant, plutôt que de continuer avec le safari, on reste avec les Indiens qui sortent d’une forêt pas si profonde que ça, enfilent quelques habits modernes et se font payer leur prestation avant d’être ramenés en camion dans leur misérable réserve. Le temps des conquistadors, des missionnaires et des reportages à sensation, même celui des belles fables écologistes est révolu. Bienvenue dans l’envers du décor.

Un peu plus tard, alors qu’ils s’en vont chasser en forêt, Osvaldo et Ireneu, deux jeunes du groupe, découvrent les corps pendus d’un couple de leur tribu guarani-kaiowa qui s’est suicidé. C’en est trop pour le fier Nadío, qui décide de quitter la réserve avec sa famille pour retourner sur la terre de leurs ancêtres. Mais celle-ci est depuis longtemps déboisée et incorporée à une grande ferme. Qu’à cela ne tienne, Nadío et les siens camperont en bordure de la route, espace public d’où nul ne saurait les déloger. Sauf la faim…

Maudites «fazendas»

Mais qui sont donc les «Birdwatchers» du titre? Les touristes venus observer les beaux oiseaux rares de la région ou les Indiens guaranis, «gardiens» de cette nature sauvage eux-mêmes en voie de disparition? Se refusant à trop expliciter, le film nous laisse deviner. De même il se contente de suggérer un animisme dont le chaman est le dépositaire (de moins en moins écouté) et la fameuse terre rouge du sous-titre l’enjeu vital. Confisquée par les fazendeiros pour leurs cultures de café ou de soja et leur élevage non moins intensif, avec la complicité d’un Etat qui n’a jamais reconnu de droits aux Indiens, que reste-t-il à ceux-ci comme choix sinon l’acculturation ou la mort?

Ainsi va le quatrième opus de Marco Bechis, cinéaste méconnu malgré un style original qui sait mêler réalisme documentaire, habileté narrative et poésie. On avait repéré cet Italo-Chilien (né à Santia­go en 1955, réfugié en Argentine avec sa famille puis en Italie) à Locarno en 1991 avec Alambrado, film tourné au fin fond de la Patagonie. Deux œuvres de dénonciation de la dictature argentine (Garage Olimpo et Figli/Hijos) plus tard, sans oublier le scénario d’Il carniere de Maurizio Zaccaro (un des grands films sur la guerre de Bosnie), le voici qui ressurgit du côté du Mato Grosso brésilien. A la tête d’un savant mélange de comédiens professionnels et non professionnels et en pleine possession d’un art elliptique, plus dense qu’il n’y paraît de prime abord.

Notre perte à tous?

Partout, des liens se tissent. La patronne du safari s’avère être l’épouse bourgeoise du grand propriétaire terrien (leur maison, jusqu’au fond de la piscine, regorge d’art guarani). Osvaldo, le jeune apprenti chaman, flirte avec leur fille Maria, qui vient avec moto et iPod se baigner à la rivière où il répète ses psalmodies. Quant au gardien Roberto, qui surveille la tribu dépenaillée depuis un camping-car garé dans les champs, il ne saura pas longtemps tenir son rôle d’épouvantail. Et pourtant, malgré une circulation du désir, l’affrontement est inévitable. Car il s’agit là de deux modes de vie trop radicalement différents entre lesquels l’argent, lui, ne circule pas.

Pas de récompense à qui devinera l’issue de ce baroud d’honneur, semblable à celui de tant de westerns «pro-Indiens» (de La Porte du diable à Danse avec les loups). Comme partout ailleurs, le «primitif» cédera devant le rouleau compresseur de la société de consommation, qui n’en conservera que quelques artefacts «pour mémoire». Mais on peut compter sur Bechis pour arriver avec un final mémorable. Celui-ci voit Osvaldo lancer un cryptique «Vous avez perdu!» dans le vide – c’est-à-dire à nous, spectateurs. Trop désespérant? Ce serait oublier la générosité de ce film ample et réflexif, qui évite les clichés anthropologiques du «bon sauvage» aussi bien que les facilités du cinéma engagé. Disons plutôt parfaitement lucide sur ce qu’on peut qualifier d’«ethnocide».

BirdWatchers – La terre des hommes rouges (BirdWatchers – La terra degli uomini rossi), de Marco Bechis (Italie/Brésil 2008), avec Abrísio da Silva Pedro, Fabiane Pereira da Silva, Ambrósio Vihalva, Claudio Santamaria, Chiara Caselli, Leonardo Medeiros. 1h42.