Chantal de Bellabre (Catherine Deneuve) est anthropologue. Elle soumet des populations nomades de Mongolie à des traitements dégradants lorsqu’elle apprend qu’Eliott (Vincent Dedienne), son imbécile de fils, anthropologue lui aussi, a décroché une bourse, théoriquement réservée aux gens brillants. Le dadais part étudier les Indiens Otopi, en amont du Haut-Tampok, en Guyane française. Il s’enfonce dans la jungle et n’en ressort plus. Sa mère part à sa recherche.

Terrible Jungle est le premier long métrage de Hugo Benamozig et David Caviglioli, amis depuis l’adolescence. Le premier a travaillé comme scénariste sur la série Platane, le second est journaliste. Ils se sont fait jeter de toutes les boîtes de production avec leur scénario à la noix de cajou, jusqu’à ce que Catherine Deneuve embarque dans leur pirogue de fous. Le résultat est formidablement loufoque.

Imbécile heureux

Quand Eliott le binoclard ahuri débarque chez les Otopi, il tombe de haut. Il imaginait un peuple premier allant nu chasser le jaguar à la sarbacane; il découvre un squat forestier dirigé par Albertine (Alice Belaïdi), une fille hargneuse et maussade. Les résidents sont vêtus de t-shirts, ils ont des portables, certains viennent du Québec. Ils passent une partie de leur temps à chercher mollement de l’or et l’autre à se défoncer au punka. Une liane hallucinogène? Non, un cocktail de médocs, de gasoil et de décapant industriel passé au micro-ondes… Ils pensent que «tout ce qui vient de la nature, c’est dégueulasse» et que «les Indiens sont des connards»…

Pendant ce temps, l’impérieuse Chantal met au pas la gendarmerie guyanaise. Une bande de pieds nickelés à côté desquels l’adjudant Gerber et le maréchal de logis Fougasse font figure de foudres de guerre. Et encore: les gendarmes de Saint-Tropez mettent du cœur à l’ouvrage quand leurs collègues d’outre-mer, placés sous le commandement du lieutenant colonel Raspaillès (Jonathan Cohen), un imbécile heureux, un jean-foutre de première classe, ajoutent la paresse à l’impéritie et à la stupidité. Ils réussissent à imprimer un avis de recherche frappé de nullité: la photo d’un inconnu flanquée d’une question: «Avez-vous vu Blarbe?» Ils finissent par suivre Chantal dans la jungle…

Voleurs goguenards

Terrible Jungle s’aventure sur les territoires défrichés par Quentin Dupieux (Réalité) ou le duo Delépine/Kervern (Saint Amour). Les auteurs maîtrisent parfaitement les codes de l’absurde et désacralisent joyeusement les canons du film d’aventures dans la jungle. Ils mettent en scène des aventuriers sans scrupules, héritiers grotesques de Fawcett ou Fitzcarraldo, exploiteurs et voleurs goguenards s’esclaffant: «Est-ce que j’ai une gueule à faire du commerce équitable?» Ils raillent l’ingénuité des anthropologues peinant à se départir d’un sentiment de supériorité innée et tentés comme le doux Eliott par la dérive totalitaire. Ils pointent le capitalisme qui fait des Indiens des bouffeurs de chips, des orpailleurs aux mains pleines de mercure, des clochards auxquels l’Europe fourgue ses restes d’amiante.

Lire aussi:  «The Lost City of Z» suit un explorateur dans une quête inachevée

Elle est édifiante, irrécusable la leçon d’économie qu’un ruffian donne à des enfants: «Ce truc (une pépite d’or) permet d’acheter ce truc (un billet de 20 dollars) qui permet d’acheter tous les autres trucs (par exemple: bagnoles, billets d’avion, junk food, jacuzzi, vacances au bout du monde, etc.). Détruire des cultures, la nature et finalement la planète, c’est aussi simple que ça. L’irrésistible drôlerie de Terrible Jungle s’accompagne d’une morale irréprochable.


Terrible Jungle, de Hugo Benamozig et David Caviglioli (France, 2020), avec Vincent Dedienne, Catherine Deneuve, Alice Belaïdi, Jonathan Cohen, 1h31.