Pour explorer le territoire de la littérature indienne d’outre-Atlantique, il faut suivre la piste Louise Erdrich. Une piste qui est en passe de devenir une voie royale, car on découvre peu à peu que l’auteur de L’Epouse antilope et de La Malédiction des colombes est aux Indiens d’Amérique ce que Toni Morrison est aux Noirs de la même nation. Et si Louise Erdrich écrit, c’est pour ravauder l’identité déchirée de ces communautés des Grandes Plaines dont l’histoire est celle d’une tragique dépossession, à la fois territoriale, sociale et culturelle.

Fille d’une Indienne ojibwé, la romancière est née en 1954 dans le Minnesota et vit aujourd’hui à Minneapolis, où elle anime une petite librairie indépendante. Mais elle a aussi passé de longues années au Dakota du Nord, la région dans laquelle elle situe la plupart de ses livres. En jouant de la plume comme son grand-père paternel – exilé d’Allemagne – maniait ses couteaux de boucher: une prose dansante, tranchante, née de la rencontre du conte merveilleux et du réalisme magique cher aux latinos. «Mon dessein n’est pas de faire de l’ethnographie mais de raconter des histoires qui permettent de découvrir les mythes cachés dans les profondeurs du quotidien», explique Louise Erdrich.

Deux familles amies et alliées

Tous ces mythes – les racines mêmes d’un peuple – sortent de l’oubli dans LaRose, qui s’ouvre au cœur d’une réserve du Dakota du Nord, à la veille du troisième millénaire. C’est là que vivent deux familles amies et alliées. Des Indiens ojibwés, d’abord, les Iron, avec leurs quatre enfants. L’épouse, Emmaline, une femme «branchue, tout en coudes et en membres comme des baguettes», dirige un pensionnat destiné aux gosses en difficulté.

Son mari, Landreaux, auxiliaire de vie à l’Indian Health Service, a passablement galéré et dit «avoir mené une existence de somnambule» avant leur mariage. A quelques encablures, il y a cette ferme gérée par Peter Ravich, un Blanc d’origine germanique, et par sa femme Nola – la demi-sœur d’Emmaline – qui cache derrière sa frimousse de pom-pom girl un esprit dérangé. De quoi plonger dans le désarroi ses deux enfants, Dusty, 5 ans, et Maggie, une gamine délurée, en pleine crise d’adolescence, qui s’escrimera pourtant à «rafistoler» sa mère.

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Un enfant en offrande

C’est une belle histoire de deux familles aux destins croisés qu’esquisse Louise Erdrich. Avant que tout s’écroule au début de l’automne, à l’ouverture de la chasse. Au loin, ce jour-là, Landreaux aperçoit un cerf. Une proie magnifique. Il vise et tire. L’animal s’enfuit et c’est le corps d’un enfant qui s’effondre. Celui du fils de son ami Peter, Dusty, tombé d’un arbre à cet instant fatal, un garçon «aux cheveux d’un blond roussi, de la même couleur que le poil des cerfs».

De cette tragédie, la romancière imagine toutes les conséquences. Le cauchemar dans les deux foyers. L’effroyable culpabilité de Landreaux, «pleurant sur son propre chagrin». L’inapaisable colère de Peter. Jusqu’au jour où les Iron, observant une vieille tradition indienne, décident de réparer ce meurtre en offrant aux Ravich leur propre fils, leur préféré, le petit LaRose, un ange «semblable à ce moine en robe brune, François, qui attirait les oiseaux près de lui, sachant qu’ils seraient sauvés».

Un pardon impossible?

Cet «indescriptible cadeau» suffira-t-il à réconcilier les deux familles? Louise Erdrich raconte leur calvaire et l’effroi de LaRose, orphelin de ses vrais parents, égaré dans sa nouvelle vie, alors qu’Emmaline ne se résout pas de l’avoir perdu. Quant à Nola, pourra-t-elle affronter la terrible épreuve du deuil? Elle en est incapable. Elle tente de se pendre, tandis que Peter rumine sa vengeance. Le pardon sera-t-il possible? C’est ce qu’espère le lecteur, afin que «la vie continue» au fil d’un récit où se croisent bien d’autres personnages.

Tous les ancêtres du jeune LaRose, qui partagent le même nom depuis quatre générations. Mrs Peace, la mémoire infaillible de la réserve. Randall, qui sait parler aux esprits et qui enseigne la culture ojibwé au lycée tribal. Le père Travis, le confesseur des brebis égarées, le rédempteur des âmes perdues que les démons de la tentation jetteront entre les bras d’Emmaline. Mackinon, «le roi du pied-de-biche». Romeo Puyat, un éclopé à la tête de vautour, un marginal redouté dans toute la réserve – et assez pervers pour faire croire à Peter que l’accident de chasse était un assassinat.

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D’une digression à l’autre, ce sont également toutes les coutumes, les rites et les croyances indiennes que fait revivre Louise Erdrich. L’art de danser avec les loups, de frapper sur un tambour pour conjurer la mort, de soigner les malades grâce aux «plantes-médecine» ou de brandir une simple plume d’aigle afin de repousser la foudre. Les chants sacrés psalmodiés dans la nuit, en communion avec le cosmos. Les techniques de chasse, d’une subtilité infinie. Le dialogue permanent avec les éléments, avec les animaux et les fleurs, les arbres et le vent, dans l’harmonie et le respect d’une nature vénérée.

Panser les plaies encore vives

Mais il y a aussi dans ces pages toutes les blessures du passé qui saignent encore, lorsque les Blancs voulurent exterminer ces communautés des Grandes Plaines. Louise Erdrich cite cet extrait de presse datant de la fin du XIXe siècle: «La noblesse des Peaux-Rouges est éteinte et le peu qui reste n’est qu’une meute de sales cabots geignards léchant la main qui les frappe. Les Blancs, en vertu de la loi de la conquête et de la civilisation, sont les maîtres du continent américain et la meilleure façon d’assurer la sécurité des villages situés sur la frontière passe par l’anéantissement des quelques Indiens restants.»

A tous les rescapés de ce génocide, Louise Erdrich offre une mémoire et une dignité, mêlant les douleurs anciennes à celles de ces deux familles saccagées. Avec une prose débordante de compassion, une complainte envoûtante qui s’échappe de l’âme de tout un peuple.


Louise Erdrich, «LaRose», traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez, Albin Michel, 520 p.

Citation: «Mon dessein n’est pas de faire de l’ethnographie mais de raconter des histoires qui permettent de découvrir les mythes cachés dans les profondeurs du quotidien.»