Ethno. Tété Alhinho. Voz (Worldconnection 43043/RecRec)

«Scutam ess morna». «Ecoute cette morna», suggère de la plus belle façon Tété Alhinho dans la chanson inaugurale de Voz. Impossible de faire autrement, à découvrir cette voix basse découpée dans la nuit et accompagnée dans la plupart des titres d'une seule guitare. Climat immédiatement installé par une manière d'aborder la morna – l'essence de la musique capverdienne – de la dénuder, d'y laisser une place inspirée au silence. Langueur caressante, couleurs de tristesses pas forcément tristes, avec lesquelles somnoler idéalement dans un hamac lors d'un été caniculaire.

Tété Alhinho, c'est une autre voix du Cap-Vert. Et peut-être bien la plus intéressante du moment. Alors que la principale ambassadrice de l'île, Cesaria Evora, déclame avec vaillance sa mélancolie résignée sur toutes les scènes du monde, la nouvelle venue n'est pas la porte-parole des illusions perdues. Elle n'a pas fait, et c'est tant mieux, le deuil d'une sensualité musicale lentement mais intensément déployée. Il y a là, dans un album inégal mais pourtant détenteur de merveilles, des éclairages de clair de lune, une vraie torpeur qui n'a rien de fatigué et tout d'habité.

En clair, pas d'apitoiement possible. Pas de trace, dans sa biographie officielle, de revanche moraliste qui raconterait l'histoire d'une miséreuse sortie de la poussière. Pas de conte de fées pour princesse sans chaussure, pas de producteur occidental, que l'on sache, qui se soit penché sur le destin de Tété. La dame ne chante pas comme une pauvre et son album Voz n'est que la continuité toujours plus dépouillée de bientôt cinquante ans passés à chanter.

Ses débuts, Tété Alhinho ne s'en souvient même plus. Lorsqu'elle était enfant, il y avait bien un piano à la maison. Une mère qui se balançait doucement au son des vieilles mornas, un père qui n'a permis à aucun de ses enfants de chanter et danser, sauf à elle. Et des nuits entières couchée par terre à écouter et à imaginer de la musique.

Elle sait en revanche qu'elle était sur scène à 8 ans, et qu'elle a compris dans l'instant qu'elle ne ferait jamais autre chose. Entre 10 et 20 ans, elle s'acoquine avec à peu près tout ce que son archipel volcanique compte de groupes importants, comme A voz de Cabo Verde ou Os Tubarões. Elle était là, à chanter au milieu des années 70, lorsque la Révolution des œillets portugaise a donné son coup de grâce au statut colonial du Cap-Vert. L'indépendance, en 1975, n'a en rien permis à la musique capverdienne de voyager hors territoire, mais Tété, elle, a mené son tour du monde: le Portugal, où est né son père. Puis Cuba, pendant cinq ans, dans un temps où les loups n'étaient pas entrés dans La Havane, où les ancêtres buenavistiens n'étaient encore ni vieux ni reconstitués ni sujets d'attendrissement planétaire. De Cuba, il reste une petite trace dans Voz: un clin d'œil avec cuivres et pistons intitulé «Dia c'Tchuva Bem», plutôt insipide en comparaison des quelques perles disposées en tête d'album. Peu de vestiges, en revanche, des villégiatures mexicaines de Tété Alhinho dans les années 1980, mais beaucoup du Portugal, où elle signe un premier single en 1988, et auquel la musique capverdienne ne cessera de toute façon jamais d'être liée.

De retour au Cap-Vert, Tété Alhinho rejoint Simentera, le groupe de Mario Lucio qui,

depuis 1992, s'est mis en tête de rajeunir les sonorités du coin. Quatre albums où la voix de Tété se fait remarquer. Chaleur, délicatesse, réserve qui donne envie d'en savoir plus. Mais à quoi bon, puisque tout s'entend dans cet opus solo. A bientôt 50 ans, la musicienne vit à Praia, capitale du Cap-Vert, dans «une chambre face

à la mer». Pas un rythme qui aille plus vite que l'autre dans les plus beaux titres de Voz, des mélodies voix-guitare qui trimbalent l'éternelle saudade des départs et des retours, un ressac existentiel mais tout de même ensoleillé, des distances incompressibles et de la rêverie salée.

Tété Alhinho & Cordas do Sol en concert au Moods im Schiffbau, Schiffbaustrasse 6, Zurich. Di 11 juillet à 20h30. (Loc.: TicketCorner et http://www.moods.ch)