DENIS PODALYDèS

Tête chercheuse

L’acteur, metteur en scène et auteur se livre en marge de son incarnation du roi Richard II dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, à Avignon

Vous l’imaginez facétieux, imprévisible, impétueux? Rembobinez. Dans le petit salon de La Mirande, quatre étoiles avignonnais qui loge les têtes couronnées du théâtre européen, Denis Podalydès est sérieux, de bonne volonté, mais si mesuré qu’on se demande où se cache l’ego du comédien. «C’est normal, sanctionne une spectatrice avertie, il a une tête de protestant!» Faux, Denis Podalydès est catholique. Il ne pratique plus aujourd’hui, mais a fait sa communion dans son Versailles natal et «connu le profond ennui des messes du dimanche». Il en reste quelque chose. «Quand j’ai le trac, je chante des cantiques», sourit à peine ce premier de classe qui a suivi des études de lettres et de philosophie avant d’entrer en théâtre au cours Florent, puis au Conservatoire de Paris. «Et, finalement, je ne suis pas moins libre que mes amis qui ont grandi athées», considère-t-il, pensif. Plus près de toi mon Dieu… Coup de tonnerre, un orage éclate sur nos têtes.

Le tumulte. C’est justement avec cet élément que Denis et ses trois frères ont dû négocier durant leur enfance. Car le couple de parents Podalydès est atypique. La mère, Versaillaise, est issue d’une famille bourgeoise, catholique et gaulliste. Le père, né à Alger de lointains ascendants grecs, est roturier et anti-gaulliste acharné. «Il est venu finir ses études de pharmacie à Paris, a rencontré ma mère et, ensemble, ils ont vécu vingt-cinq ans de relation… animée. Mais sous ces confrontations parfois violentes, il y avait une vraie gaieté», précise le comédien. C’est mieux que l’inverse. N’empêche, depuis cette époque mouvementée, Denis a conclu avec Bruno, son frère le plus proche aujourd’hui réalisateur, un «pacte de fraternité absolu» qui n’a jamais été rompu. De la même manière, l’acteur attribue son amour des institutions, l’école d’abord, puis la Comédie-Française depuis 2007, au besoin de dresser «un rempart, de protection contre ce tumulte familial».

D’ailleurs, Denis Podalydès s’est longtemps rêvé professeur. De français. «Le théâtre, j’en ai fait depuis l’âge de 11 ans à l’école, mais je ne pouvais pas le dissocier du cadre scolaire. J’étais un adolescent confus et immature.» On guette un sourire, l’artiste ne rigole pas. «Sans le metteur en scène Christian Rist qui m’a engagé après le Conservatoire et fait répéter pendant cinq ans les mêmes gestes, les mêmes intonations, je n’aurais jamais progressé.» Là, on s’étonne vraiment: répéter, répéter, c’est progresser? «Oui, je crois à la fermentation d’un rôle. Quand on joue un grand rôle, on ne peut pas forcer. Il faut l’apprendre longtemps à l’avance, le répéter humblement, entre maîtrise et abandon, et, un jour, les choses se rassemblent à notre insu, le rôle est là.»

Podalydès sait de quoi il parle. Dans et hors les murs de la Comédie-Française comme à l’écran, l’acteur a aligné les personnages imposants: Scapin, Alceste, Platonov, Harpagon… et Nicolas Sarkozy dans un film encore en préparation. En 2008, son Sartre, créé pour la télévision sous la direction du cinéaste suisse Claude Goretta, a marqué les esprits. «Une formidable aventure sous le signe de la liberté», s’anime Podalydès. «Déjà, Claude m’a imposé à la production qui voulait quelqu’un de plus bankable, comme on dit. Ensuite, on a certes collé au modèle avec un mimétisme de voix et de maquillage, mais on a travaillé dans les conditions d’un film d’auteur avec un budget de téléfilm.» C’est-à-dire? «On est restés créatifs, attentifs, à chaque instant. Il pouvait s’agir de modifications infimes, comme le remplacement d’un plan de coupe par un plan séquence, mais il y avait cette mobilité d’esprit, cette prise de risque de chaque protagoniste, producteur compris.» Bien sûr, le comédien a profité de l’aubaine pour lire et lire encore, sa passion. «Avec Anne Alvaro qui incarnait Simone de Beauvoir, on a débattu, maintenu nos positions, changé de points de vue…». Et lorsqu’on lui demande s’il y a un peu de Sartre en lui, Podalydès se récrie. «Oh non, je suis beaucoup moins courageux que lui. Et je n’ai ni sa désinvolture ni sa mauvaise foi! Je suis un comédien obéissant qui a besoin d’un metteur en scène. Un metteur en scène que je peux contredire, mais un metteur en scène quand même.»

Il n’y a qu’une activité où Denis Podalydès, encore scénariste et metteur en scène, agit en solitaire: l’écriture. Trois livres à ce jour. Scènes de la vie d’acteur, en 2006. Voix off, en 2008, où le comédien décrit les voix de proches et de comédiens, plutôt masculins, qui l’ont marqué. Le passage dévolu à Jacques Weber arrache les larmes et le CD joint au livre est un délice à déguster les yeux fermés. Enfin, le récent La Peur, matamore où l’acteur dit sa passion pour la corrida. Magnifique ouvrage, plein de sang-froid face à cet art chaud, mais qui a valu à son auteur une telle inimitié qu’il est désormais discret sur le sujet. L’écriture? «Enfant, j’ai toujours écrit. Des pièces, des bouts de roman.» Mais aujourd’hui, l’auteur privilégie l’observation autobiographique. «J’ai moins d’imagination que je pensais! Surtout, j’adore l’art du portrait. Proust, Stendhal, les diaristes sont ma passion.» L’orage a cessé. Le comédien qui, sur la scène de la Cour d’honneur, marche à petits pas d’automate dans la peau d’un roi velléitaire peut s’envoler. Il a tant de choses à faire.

La Tragédie du roi Richard II, jusqu’au 27 juillet, Cour d’honneur du Palais des Papes, à Avignon, loc. 0033 490 14 14 14, www.festival-avignon.com; les 15 et 16 février à Bonlieu Scène nationale d’Annecy.

Publicité