Il était une fois un cargo comme on en voit glisser au loin depuis les bords de mer, vert, très plat, surmonté d'un château blanc. Sur le cinquième pont, juste au-dessous du poste de pilotage, un homme occupe une cabine double, confortable, bourrée d'ouvrages scientifiques. Il a embarqué au Havre en septembre passé à la poursuite de deux projets. Le premier se réalise sur place: écrire entièrement immergé dans l'univers des météores, ainsi qu'on nomme tous les phénomènes célestes. De fait, il prend la plume le premier jour et au trentième, lorsque Valparaiso se profile à l'horizon, le livre, Nuages, naît. L'auteur, Gilles Clément, se dit jardinier – ajoutons: savant, homme de lettres, voyageur, ami des papillons… Raisons pour lesquelles le climat lui importe au premier chef. D'ailleurs, Clos Apalta, un vignoble chilien de 134 hectares de Casa Lapostolle l'attend, où il a reçu mission de réaliser un jardin. Et c'est son second projet.

Mais il n'est pas le seul à s'occuper de nuages: le sujet, si l'on ose dire, est dans l'air. Aussi, le voyage en cargo conduit-il en Argovie, un canton qui produit nuit et jour le plus épais panache de Suisse, celui de la centrale nucléaire de Gösgen. Ce qui le prédestine peut-être à réfléchir plus qu'un autre au sens de ces «vapeurs aqueuses, suspendues au sein de l'atmosphère et qui troublent sa transparence», selon la définition du naturaliste Jean-Baptiste Lamarck par laquelle Gilles Clément ouvre son journal de bord.

Toujours est-il que le Kunsthaus d'Aarau, musée de son chef-lieu, vient de rassembler des images de nuages, Wolkenbilder, en une exposition thématique qui explore l'invention du ciel, «Die Erfindung des Himmels», dans l'art des XXe et XXIe siècles. Par coïncidence, deux institutions hambourgeoises, le Bucerius Kunstforum et le Jenisch Haus, ainsi que l'ancienne Nationalgalerie de Berlin montaient dans le même temps une exposition historique pour étudier la découverte du ciel, «Die Entdeckung des Himmels», aux XVIIIe et XIXe siècles. Des échanges s'imposent, Emil Nolde contre Ferdinand Hodler, Caspar David Friedrich contre Caspar Wolf. De sorte que l'exposition allemande, fortement condensée, forme le prologue de la présentation argovienne.

Voici donc, entre écrivain jardinier, commissaires d'exposition, savants et artistes de toutes époques, beaucoup de monde réuni autour des mêmes nuages. Perturbation, orage? Tout au contraire, chacun poursuit à sa manière le même objet.

1817. Caspar David Friedrich peint Deux Hommes en bord de mer face au lever de lune. Silhouettes calmement droites au cœur de l'immensité et comme fondues dans le paysage obscur, têtes auréolées de nuées rose doré, sous un grand couvre-chef semblablement incliné. Contemplation, méditation commune. Une métaphore parmi toutes celles que l'exposition orchestre et dont les nuages sont infiniment porteurs. Mais elle se situe à un moment charnière puisque c'est vers 1800 que commence véritablement l'investigation scientifique du ciel.

Cent ans plus tard, les positions sont autres. René Magritte modèle un visage fait de ciel et de nuages, choisi pour l'affiche de Wolkenbilder: L'Avenir des statues (1932). «Remarquez ses yeux fermés qui regardent vers l'intérieur», souligne Stephan Kunz, commissaire au Kunsthaus d'Aarau qui, avec Beat Wismer, directeur, signe l'exposition. «Certes, la lecture subjective du ciel date de toute éternité mais, constate-t-il, ce thème, situé à la charnière de la représentation de la nature et de la vision artistique, a pris aujourd'hui une actualité particulière.» Et de rappeler l'importance, tous arts confondus, du fluide, de l'impalpable, de l'aléatoire, support d'imaginaire et de sens, territoire d'expérimentation et de création. Et d'évoquer la forte et significative image du «Nuage» construit à Yverdon, pour Expo.02, par les architectes américains Diller et Scofidio.

Le parcours proposé à Aarau présente les travaux d'artistes qu'un mouvement perpétuel porte à franchir les imperceptibles frontières entre dehors, dedans et retour. Il rapproche le Ferdinand Hodler de 1909 qui peint ses Formes rythmées du paysage (Léman) et le Piet Mondrian qui, la même année, exécute une Marine. Il montre la multitude de ceux (par exemple Félix Vallotton ou Cuno Amiet) chez qui la peinture des nuages a dégagé le territoire de l'abstraction. Il met en évidence le grand courant de ceux qui, de William Turner à Gerhard Richter, en passant par Mark Rothko, ont cherché dans leurs formes indécises et mouvantes la traduction même de la peinture.

Certains, Markus Raetz, Olafur Eliasson, tentent d'approcher le caractère insaisissable de la nature dont le nuage constitue la meilleure expression. D'autres, comme Alfred Stieglitz qui photographie les chants du ciel (Songs of the sky), ne s'intéressent qu'à sa transfiguration. Comme Hugo Suter qui monte une œuvre double face: bric-à-brac en bois et matériaux divers collés d'un côté, qui, derrière un écran en plexiglas, se métamorphose en vaporeux nuage de l'autre. Parmi les apparitions délicieuses, celle de Meret Oppenheim et ses dures petites nuées sculptées. Celle de Joseph Beuys, dont on présente une image imprimée en offset couleur rose, Que cache le nuage?, parue dans une livraison de la Basler Zeitung datée de 1981. Celle encore de Nanne Meyer qui distribue son Légèrement couvert en 320 fragments bleus et blancs sur le plafond et sur les murs d'une salle. Ces petits rectangles sont griffonnés de malicieux messages nuageux, comme: «Patate, plume, mystère».

Ou comme ce mot de l'auteur américain Raymond Federman: «J'aimerais écrire un livre comme un nuage, qui change quand il avance.» La description exacte du projet réalisé par l'écrivain jardinier Gilles Clément, en une traversée d'Atlantique avec passage par la mer des Sargasses, baptême de l'Equateur et franchissement du canal de Panama. Entouré d'un grand silence humain – l'équipage, qui réunit les provenances les plus hétéroclites, n'a guère de temps pour la causette – l'auteur s'est donné pour compagnon de voyage le savant Lamarck, méconnu et éclipsé par Darwin, dont les travaux éclairent ses réflexions. De même que les carnets de croquis, atlas de nuages, photographies et instruments scientifiques accompagnent l'exposition d'Aarau, histoire de souligner les échanges qui président aux rapports entre art et science. Et leurs limites: les fulgurances hugoliennes, ses saisissantes encres de Chine, renvoient dans le néant les minutieux relevés de ses contemporains, experts en climat.

Gilles Clément – c'est son originalité, son habileté aussi – a installé son livre à cette exacte articulation: savoir de l'art, savoir du savant. «C'est que je suis jardinier», fait-il modestement remarquer, donc attentif aux manifestations de la lune et aux corrélations entre les êtres vivants, donc soucieux de beauté et de durée. Ce qui lui permet de naviguer librement et toujours savoureusement, une fois du côté de la science, une fois du côté de la narration. La vie à bord, les marins philippins rieurs, danseurs, et les autres; le capitaine, un Ukrainien à la barbe rousse; telle escale, tel ciel, la ville de Carthagène entrevue de loin, la baleine qu'on signale mais qui ne se montre pas; «Pinky», l'autre passager, un gros Allemand taciturne et vorace, dont le teint rose progresse jusqu'au violet au fur et à mesure de la traversée. Avec grande précision et un plaisir palpable et partagé, son écriture aiguisée ressuscite tout un vocabulaire de mer, de ciel, d'animaux et de plantes trop rarement exploité.

Dans le récit de Gilles Clément, comme chez les peintres de nuages, l'imperceptible, l'insaisissable, le mystérieux se changent insensiblement en fondamental. Ce qui l'intéresse – il parle d'«excitation intellectuelle» – c'est ce qui échappe non à l'entendement mais à la maîtrise, c'est l'extrême mobilité biologique, la plasticité absolue du vivant, le ciel comme lieu d'accueil de la vie. Et donc les nuages. «Nuages qui parcourent la Terre rapidement, constamment et qui la montrent, observée depuis une station Mir, comme elle est: un organisme animé.» Que nous apprend la météo à laquelle la théorie du chaos doit beaucoup? A composer avec l'imprédictibilité. «En rupture avec le scientisme, la pensée humaine s'oriente vers l'acceptation de données avec lesquelles il s'agit de vivre en se réajustant constamment. En tant que jardinier, je suis de plus en plus convaincu de la nécessité de faire avec le ciel, ce quelque chose d'ouvert et de communicant qui met en relation avec le lointain.»

«Nuages» de Gilles Clément, Bayard, 199 p.

«Wolkenbilder». Von John Constable bis Gerhard Richter. Aarau, Aargauer Kunsthaus, Aargauerplatz. Ma-di 10h-17h, je 10h – 20h, jusqu'au 8 mai. Rens.: O62/835 23 30 et http://www.ag.ch/kunsthaus

«Wolkenbilder. Die Erfindung des Himmels». Herausgegeben von Stephan Kunz, Johannes Stückelberger, Beat Wismer. Aargauer Kunsthaus und Hirmer Verlag, Münich, 264 p.