Pour certains, c'est un happy end. Pour d'autres «un gâchis». Alya Stürenburg et son équipe, qui tiennent les rênes de La Bâtie depuis le printemps passé, continueront de diriger ce festival de théâtre, danse et musique qui marque la rentrée artistique à Genève. Patron de la Culture à la Ville, Patrice Mugny l'a annoncé hier à l'heure du cake. A ses côtés, Charles Beer, magistrat en charge de l'Instruction publique et de la Culture au nom de l'Etat, a confirmé. Le duo tenait à assumer ensemble cette décision très attendue.

D'où vient qu'ils avaient l'air penauds, les deux édiles, au bout de leur table d'apparat, où avaient pris place une demi-douzaine de journalistes ainsi qu'Alya Stürenburg et Florence Bochuz, présidente du Comité de La Bâtie? Leurs oreilles auraient-elles sifflé? Auraient-ils entendu le milieu se gausser des dix mois de gestation qu'il a fallu pour arriver à cette conclusion: les mêmes restent, jusqu'en 2010 au moins.

Alors certes, tout ne sera pas pareil. Dès 2008, le comité se muera en fondation. Celle-ci comprendra des représentants de la Ville (qui alloue chaque année 900000 francs) et de l'Etat (la subvention annuelle du canton est de 450000 francs). Autre nouveauté: cette fondation aura à l'avenir comme mission de mettre au concours le poste de directeur de La Bâtie. Le principe? Faire en sorte que le festival change de tête régulièrement - tous les trois-quatre ans.

Mais ce qui surprend, ce ne sont pas ces mesures-là, légitimes. Ni la reconduction d'Alya Stürenburg qui signait en septembre une 30e édition du festival convaincante. C'est l'écart entre une procédure ambitieuse sur le papier et le résultat, forcément décevant, vu le battage. Le déroulement du scénario est éloquent.

Le premier acte est fracassant. Le 20 février, Patrice Mugny annonçait sa décision de ne plus travailler avec le comité de La Bâtie. Il lui reprochait des cafouillages: deux directeurs artistiques contraints de quitter leur fauteuil entre décembre 2004 et janvier 2007, c'était trop rodéo pour être sérieux. Tout en ne renonçant pas à l'idée d'un festival d'arts scéniques à la rentrée, Patrice Mugny lançait l'idée d'une mise au concours de la subvention. Charles Beer ne disait pas non. La machine était lancée. C'est du moins ce qu'on croyait.

Le second acte se joue andante. Jusqu'en juillet, les déclarations de Patrice Mugny paraissent devoir rester lettre morte. Le réveil sonne au début de l'été. Un appel à projet est publié dans la presse locale. Les candidats ont jusqu'au 26 septembre pour proposer un concept de «festival pluridisciplinaire, d'une durée d'au moins dix jours, qui trouvera son ancrage dans la production artistique locale et régionale». Pas d'invitation à faire la révolution. Le cahier des charges est calqué sur celui que remplissait déjà La Bâtie.

Le troisième acte marque un crescendo dramatique. Dix-neuf dossiers parviennent au Département des affaires culturelles de la Ville et à son équivalent à l'Etat. Trois proviennent de l'étranger, un de Suisse alémanique. Les autres sont genevois. Une commission composée de trois représentants de la Ville et de l'Etat ainsi que de trois experts extérieurs examine ces dossiers. Fin octobre, cinq sont retenus. Des auditions devant le jury suivent. Charles Beer et Patrice Mugny attendent les préavis de la commission avant de trancher. En principe, tout doit être réglé au plus tard début novembre.

L'épilogue, c'est l'éventail aux rumeurs. Alya Stürenburg et son projet de changer La Bâtie dans la continuité tiendrait la corde, sans inspirer la passion. Le projet alémanique d'un festival pointu centré sur la danse et le théâtre excite, mais les 3 millions de subventions le rendent irrecevable, comme l'expliquait hier Patrice Mugny. Dans un autre esprit, un projet d'animation locale défendu par des membres de l'association du Troc séduirait. La suite, on la connaît. Conseiller de Patrice Mugny, Jean-François Rohrbasser la résumait hier ainsi hier: «Aucun candidat ne paraissait pouvoir mieux remplir nos critères que l'équipe actuelle.» Témoignant de son enthousiasme, Patrice Mugny, lui, avait déclaré en préambule: «Nous n'avons pas grand-chose à dire, nous aurions pu nous contenter d'un communiqué...»