De lui restera l'image d'un œil vif, toujours un peu malicieux dans son imposante crinière blanche. Il est mort au seuil de l'an neuf dans une clinique parisienne, samedi dernier: Rolf Liebermann a disparu à l'âge de 88 ans, après une vie – un siècle presque – au service de la musique et au terme d'une longue maladie. Le compositeur suisse était né le 14 septembre 1910 à Zurich, il laisse derrière lui des sonates et des concertos, une symphonie et quatre opéras. Mais davantage qu'un compositeur, Liebermann fut surtout un grand, très grand directeur d'opéra, à la tête des maisons de Hambourg (1959-1973) et de Paris (1973-1980), où il a donné un nouveau souffle, formidable, à l'art lyrique.

Fils d'avocat, le jeune Rolf est tout naturellement aiguillé vers le droit (à Berlin) par son père. Mais en même temps, la musique fait déjà partie de sa vie, puisqu'il suit des cours, chante dans des cabarets et joue du saxophone. Dans les années trente, il s'initie également à la direction d'orchestre auprès de Hermann Scherchen, à Budapest, puis à Vienne. «Il m'a d'abord refusé, précisait Liebermann au Nouveau Quotidien en 1993. Mon insistance l'a convaincu. Un an plus tard, j'étais devenu son bras droit. J'ai créé un orchestre pour lui, Musica Viva, qui a exécuté le premier cycle des symphonies de Mahler en 1937 à Vienne.»

Et de poursuivre sa route, peu avant la guerre… «Le dernier concert a eu lieu le 10 mars 1938, note-t-il, avec l'entrée de l'armée de Hitler en Autriche.» De retour en Suisse, il fait une deuxième rencontre exceptionnelle, celle de Wladimir Vogel, «à Ascona, où je travaillais à un opéra qu'il m'a fait reprendre de fond en comble. Avec lui, j'ai tout réappris de l'école de Vienne.»

Mais la carrière du musicien ne démarre véritablement que dans les années cinquante, lorsque Liebermann prend la direction de l'Orchestre de la Radio suisse alémanique et essuie un échec à Bâle, celui de son premier opéra, Léonore 40/45: «J'avais espéré un scandale, c'étaient des obsèques», se souvient-il avec humour. Dès ce moment-là, il allie donc l'exigence au souci de redonner une dimension populaire à l'art lyrique. A la tête de l'Opéra de Hambourg en 1959, il en fait un centre reconnu de la musique contemporaine.

Pendant plus de dix ans, il y multiplie créations (23, un record!) et révélations, y attire les plus grands chanteurs, des chefs renommés, et fait du même coup rayonner le nom de Hambourg aux quatre coins du monde. Jusqu'en 1973, où le gouvernement français fait appel à lui pour sortir l'Opéra de Paris de sa somnolence artistique. C'est dans la «grande boutique» que, son entregent et son aura aidant, il déclare la guerre au classicisme et à tout ce qui menace de ronronner. Les Noces de Figaro qu'il confie à Giorgio Strehler et Georg Solti font un triomphe. Le taux de fréquentation explose. Même la centième représentation le rend «fou de bonheur et d'angoisse», dira-t-il plus tard. Bref, avec lui, à Hambourg aussi bien qu'à Paris, l'opéra redevient un foyer incandescent de créativité, d'audaces avant-gardistes.

Mais le luxe, cela se paie. Aussi les critiques fusent aux portes du Palais Garnier: on trouve Liebermann trop généreux, trop dispendieux, trop ceci ou trop cela. Un bras de fer s'engage alors entre les administrateurs et le chef. Liebermann refuse de travailler, dit-il, «avec un orchestre de second ordre et des musiciens de troisième zone». Têtu, ennemi de l'inertie comme Schubert, Mozart ou Stravinsky qu'il admire, l'homme n'a pas sa langue dans la poche. Il pose les plaques en 1980. Pour retourner à la composition et créer notamment son quatrième opéra, La Forêt d'après Ostrovski, au Grand Théâtre de Genève en 1987.

«D'objet de fonction jusqu'au siècle dernier, le théâtre de chant est devenu objet de culture et de plus en plus l'objet d'un culte», déclarait Liebermann en 1981. Cette intuition géniale, cette manière de foncer avec enthousiasme et générosité dans les cadres trop rigoristes, le musicien les mettra également au service d'œuvres aussi diverses que son Concerto pour jazzband et orchestre symphonique (1954), son Concert des échanges (Expo 64, à Lausanne), son opéra Non-lieu pour Médée (1992). Ou son 3x1 = CH + X, œuvre pour percussionnistes, chœur et soliste basée sur le Pacte de 1291 et écrite pour le 700e anniversaire de la Confédération.

Bardé de récompenses internationales mais rêvant d'habiter à… Bursinel, Liebermann avait également commandé l'unique opéra d'Olivier Messiaen, Saint François d'Assise, et lancé l'idée d'un festival de musique au Théâtre du Jorat en 1993. Son nom restera associé à ses talents multiples et multiformes, sa folle énergie à agir contre les conventions bourgeoises et à prôner, toujours, le changement. Sa dernière pièce, datée de mai 1998, ne s'appelait-elle pas Mouvance?