L'Italie, ou du moins Turin et Milan, est à une heure d'ici; j'habite un quartier d'où l'on rejoint facilement l'autoroute et donc l'aéroport d'Orly. On peut dire que, aux heures où les rues de la ville sont impraticables à cause du trafic, j'arrive plus vite en Italie que, par exemple, aux Champs-Elysées. Je pourrais presque être un «pendulaire»; nous sommes désormais proches de l'époque où l'on pourra vivre comme si l'Europe n'était qu'une seule ville.

En même temps, nous sommes proches de l'époque où aucune ville ne pourra plus être utilisée comme une ville: on perd plus de temps dans les petits déplacements que dans les voyages. On peut dire que, quand je suis à Paris, je ne bouge jamais de mon bureau; suivant une vieille habitude je vais tous les matins jusqu'à Saint-Germain-des-Prés acheter les journaux italiens; j'y vais et j'en reviens en métro. Je ne suis donc pas un flâneur, un promeneur dans les rues de Paris, ce personnage traditionnel consacré par Baudelaire. Voilà: aussi bien les voyages internationaux que les parcours urbains ne sont plus une exploration à travers une série de lieux différents; ce ne sont, plus simplement, que des déplacements d'un point à un autre entre lesquels il y a un intervalle vide, une discontinuité, une parenthèse au-dessus des nuages pour les voyages en avion et une parenthèse sous terre pour les parcours en ville.

Le métro m'a toujours été très familier, depuis que, dans ma jeunesse, je suis arrivé pour la première fois à Paris et que j'ai découvert que ce moyen de transport si simple à utiliser mettait la ville entière à ma disposition. Et peut-être que dans mon rapport avec le métro joue aussi ma fascination pour le monde souterrain: les romans de Jules Verne que je préfère sont Les Indes noires et Voyage au centre de la terre. Ou alors, je suis attiré par l'anonymat: cette foule où j'ai la possibilité d'observer tout un chacun, successivement, et en même temps de disparaître complètement.

Il y avait hier dans le métro un homme pieds nus: ce n'était pas un bohémien ni un hippy, mais un monsieur avec des lunettes, comme moi et tant d'autres, en train de lire son journal, avec une allure de professeur, l'habituel professeur distrait qui a oublié de mettre ses chaussettes et ses chaussures. C'était un jour de pluie et il marchait pieds nus; personne ne le regardait, personne ne semblait curieux. Le rêve d'être invisible… Quand je me trouve dans un lieu où je peux avoir l'illusion d'être invisible, je me sens très bien.

Tout l'opposé de ce que je ressens quand je dois parler à la télévision et que je perçois la caméra pointée sur moi, en train de me clouer à ma visibilité, à mon visage. Je crois que les écrivains, vus en direct, perdent beaucoup. Autrefois, personne ne savait qui étaient, en chair et en os, les écrivains vraiment populaires, ils n'étaient qu'un nom sur la couverture des livres, et cela leur conférait un pouvoir de séduction extraordinaire. Gaston Leroux, Maurice Leblanc (pour ne citer que ceux qui ont propagé le mythe de Paris parmi des millions de personnes) étaient des écrivains très populaires dont on ne savait rien; il y a eu des écrivains encore plus populaires dont on ne connaissait même pas le prénom, rien qu'une initiale. Je crois que la condition idéale de l'écrivain est celle-ci, proche de l'anonymat; c'est alors que l'autorité maximale de l'écrivain se développe, quand il n'a pas de visage, de présence, mais que le monde qu'il représente occupe tout le tableau – comme Shakespeare, dont il ne reste aucun portrait qui puisse nous servir à savoir comment il était, ni aucune information qui explique vraiment quelque chose sur lui. Aujourd'hui, au contraire, plus l'image de l'auteur envahit le terrain, plus le monde qu'il a représenté se vide; puis l'auteur aussi se vide, et de tous les côtés il ne reste que le vide.

Il y a un point invisible, anonyme, qui est celui à partir duquel on écrit, et c'est pour cela qu'il m'est difficile de définir le rapport entre le lieu où j'écris et la ville qui l'entoure. Je peux très bien écrire dans les chambres d'hôtel, dans cette sorte d'espace abstrait, anonyme, que sont les chambres d'hôtel, où je retrouve devant moi la page blanche, sans alternative, sans issue. Ou peut-être est-ce là une condition idéale valable surtout quand j'étais plus jeune, et que le monde était là, juste au-delà de la porte, avec sa densité de signes; il m'accompagnait partout, il avait tellement de consistance qu'il me suffisait de m'en écarter d'un pas pour pouvoir écrire sur lui. A présent quelque chose a dû changer, je n'écris bien que dans un endroit qui m'appartient, avec des livres à portée de la main, comme si j'avais besoin de consulter toujours on ne sait trop quoi. Ce n'est peut-être pas pour les livres en eux-mêmes, mais pour une sorte d'espace intérieur qu'ils forment, comme si je m'identifiais à ma bibliothèque idéale.

Et pourtant, je n'arrive pas à rassembler une bibliothèque qui serait la mienne: les livres sont toujours tantôt ici, tantôt là; quand j'ai besoin de consulter un livre à Paris, c'est toujours un livre que j'ai en Italie, quand je dois consulter un livre en Italie, c'est toujours un livre que j'ai à Paris. Ce besoin de consulter des livres en écrivant est une habitude que j'ai prise, en gros, il y a une dizaine d'années; auparavant cela ne se passait pas ainsi: tout devait venir de ma mémoire, tout, dans ce que j'écrivais, faisait partie de mon vécu. Toute référence culturelle devait être aussi quelque chose que je portais en moi, qui faisait partie de moi-même, sinon ça ne rentrait pas dans les règles du jeu, ce n'était pas un matériel que je pouvais mettre sur la page. A présent, c'est tout le contraire: le monde aussi est devenu quelque chose que je consulte de temps à autre, voilà qu'entre ce rayon de livres et le monde extérieur il n'y a plus l'abîme que l'on croit.

Ce texte est extrait d'«Ermite à Paris».