André Green. Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort? Ed. du Panama, 254 p.

Un siècle et plus après le début de son élaboration, la psychanalyse ne suscite plus depuis longtemps les réactions effarouchées de ceux qui lui reprochaient une conception pansexualiste de la psyché dans laquelle ils n'étaient pas loin de voir le signe de la perversion obsessionnelle de son auteur. La sexualité - du moins dans la forme banalisée qui s'en est répandue - fait moins peur qu'elle ne fait vendre, le principe de plaisir qui lui est lié étant devenu le veau d'or de nos sociétés. Ce qui demeure moins aperçu derrière l'omniprésence d'Eros, c'est la notion que Freud lui associait comme son antagoniste ultime, la notion de Thanatos, la mort. Si personne ne songerait à contester la nécessité d'un tel couplage - après tout, qui songerait à nier le fait de la mort? -, seule une partie de ces mêmes enfants de Freud semble avoir pris la mesure de la déroutante révolution de pensée qu'il introduisit en 1920 dans Au-delà du principe de plaisir en suggérant l'idée d'une pulsion de mort.

Cette notion implique qu'il y a quelque chose d'organique, voire de biologique en nous qui nous pousse à mourir. Le paradoxe est évident: alors que tout, dans l'organisation de l'existence, tend vers la conservation de la vie, Freud fait l'hypothèse d'une force contraire. Cette hypothèse, qui trouve son origine dans l'expérience qu'il fit de la résistance que certains de ses patients opposaient au travail thérapeutique, n'a cessé de diviser les analystes. Les uns, les moins nombreux, l'ont adoptée, les autres l'ont rejetée en suggérant par exemple que ce que Freud entendait par là pouvait très bien s'expliquer en termes d'action auto-punitive ou de sentiment de culpabilité inconscient. On se détruirait pour se punir, tout le monde peut comprendre cela. Mais quel lien entre cette destructivité tournée contre soi et celle dirigée vers autrui? S'agit-il simplement d'un renversement de la tendance? L'expérience clinique semble suggérer que non.

D'où l'intérêt de l'étude qu'André Green consacre à la question Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort? Comme toujours chez cet auteur, on trouvera dans ce livre une présentation complète de la naissance et de l'évolution de la notion chez Freud, chez ses successeurs principaux aussi bien qu'une prise en compte de son importance pour les formes cliniques contemporaines qui la rendent indispensable. Car tel est le constat qui s'impose: notre société témoigne, aussi bien dans les pathologies qu'elle engendre que dans ses manifestations les plus diverses, d'une redoutable présence de la destructivité, une présence si dominante même qu'elle tend à tenir en échec, sinon à écarter, la présence des pulsions d'Eros.

Le grand mérite de cet ouvrage est de poser avec clarté des questions difficiles, de déplier ces difficultés sans prétendre les résoudre tout en essayant de déployer l'ensemble de leurs ramifications majeures. On y trouvera non seulement une présentation de la nécessité de cette notion paradoxale dans la théorie freudienne mais encore une réflexion sur des formes de pathologie très diverses qui semblent faire la preuve de sa force incontestable. Si Green ne cache à aucun moment l'adhésion qu'il apporte à la notion de pulsion de mort, il ne cesse, de la première à la dernière page, de s'interroger sur le sens qu'elle peut revêtir, déployant ainsi en éventail une série de significations possibles dont il examine tour à tour la pertinence sans jamais fermer la porte à aucune dans un geste dogmatique.

Depuis Paul Valéry, nous autres civilisations savons que nous sommes mortelles. Soit, personne ne le nierait. Savons-nous pour autant que nous sommes suicidaires? Savons-nous qu'il y a quelque chose dans l'élan même qui nous pousse à organiser nos vies qui tend à désorganiser et même à supprimer celles-ci? Il est probable que c'est là un savoir beaucoup plus rare. Plus rare, mais guère moins nécessaire.