Comme le fameux krach de 1929, la crise financière de 2007-2008 a bien failli passer inaperçue au cinéma, à part dans quelques documentaires réactifs dont les principaux furent Inside Job (Charles Ferguson) et Cleveland contre Wall Street (Jean-Stéphane Bron). Puis Margin Call (J.C. Chandor, 2011) a enfin ouvert les vannes de la fiction, pour mieux appréhender le fait majeur de ce début du XXIe siècle: une économie devenue folle. Mais comment captiver le spectateur avec une question si déprimante que la majorité voudrait déjà la croire close, avec des tours de passe-passe bancaires impénétrables pour le commun des mortels? Adaptation d’un best-seller non fiction (Le Casse du siècle de Michael Lewis, 2010) The Big Short propose sa solution: en se plaçant du côté des profiteurs de la crise, les plus malins qui avaient senti le vent tourner.

Retour en 2005. Manager excentrique d’un hedge fund, Michael Burry (Christian Bale) découvre avant tout le monde, en analysant les chiffres des crédits hypothécaires américains, qu’une crise se prépare. Il décide alors de parier contre ce marché immobilier apparemment florissant, en investissant dans un nouveau produit financier créé sur mesure par une banque. Le jour où la bulle explosera, il fera d’énormes bénéfices; en attendant, il paiera de lourds intérêts. Ayant eu vent de ce deal étrange, le golden boy Jared Vennett (Ryan Gosling) et le trader désillusionné Mark Baum (Steve Carell) suivent bientôt Burry sur le marché du credit default swap. Ils seront encore rejoints par Charlie Geller et Jamie Shipley, deux apprentis investisseurs chaperonnés par un banquier retraité, Ben Rickert (Brad Pitt), effaré quant à lui par ce qu’il découvre… 

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Ces hommes auraient-ils réussi le «casse du siècle»? Ou bien sont-ce les banques, finalement renflouées aux frais du contribuable par un Etat complice? Cela se discute, mais l’affaire est de toute manière édifiante. A condition de ne pas s’emmêler les pinceaux, comme Martin Scorsese avec son complaisant Loup de Wall Street. Les droits du livre acquis par Brad Pitt et sa compagnie Plan B (La Stratège/Moneyball de Bennett Miller, d’après un autre livre-enquête de Michael Lewis), l’adaptation a été confiée au scénariste Charles Randolph (La Vie de David Gale, Love et autres drogues) avant de tomber dans l’escarcelle du réalisateur Adam MacKay.

Atypique

Drôle de choix que celui de ce spécialiste de la comédie satirique, principal artisan de la carrière du phénoménal Will Ferrell (Anchorman, Talladega Nights, Step Brothers, The Other Guys – tous inédits en Suisse). Surprise, pour ce premier film «sérieux», il trouve le ton juste, surfant entre cynisme et dénonciation, jargon et lifestyle potentiellement envahissants, pour donner un aperçu crédible de l’affaire sans jamais devenir rébarbatif. Avec une photo réaliste de l’Anglais Barry Aykroyd (films de Ken Loach et Paul Greengrass), McKay se refuse aux grands effets de manche, préférant miser sur sa dextérité narrative pour lier les quatre récits parallèles. Seul «effet signature», le recours ponctuel à diverses célébrités pour résumer avec humour quelques concepts particulièrement compliqués. Bingo! Même le milieu de la finance américaine a apprécié.

A part pour Burry, les véritables noms ont dû être changés. C’est qu’aucun des personnages ne saurait apparaître comme vraiment positif, même si Baum (en réalité Steve Eisman) et Rickert (Ben Hockett) s’en approchent. Qu’à cela ne tienne, l’essentiel reste vrai. D’un voyage en Floride pour constater sur le terrain la dérive délirante du crédit hypothécaire (les fameux subprimes) à la fermeture de la banque Lehman Brothers, en passant par la découverte du rôle désastreux des agences de notation financière, The Big Short fait revivre des heures graves et tendues, pour finir sur une victoire à la Pyrrhus. Difficile de s’en réjouir, et c’est tant mieux!

La tonalité grinçante de l’épilogue masque à peine une saine colère: malgré de timides régulations, le système financier destructeur n’a-t-il pas repris de plus belle, comme si on n’avait rien appris? Surprise hollywoodienne de l’automne, The Big Short pose une vraie question à tous ceux qui nous préparent une nouvelle crise en se souciant de leurs seuls intérêts immédiats. Et prend à témoin des spectateurs qu’il espère un peu moins naïfs.


The Big Short: Le Casse du siècle (The Big Short), d’Adam McKay (Etats-Unis 2015), avec Steve Carell, Christian Bale, Ryan Gosling, Brad Pitt, Marisa Tomei, John Magaro, Finn Wittrock, Melissa Leo. 2h10. ***