Musique

The Burden Remains & The Horns of the Seventh Seal: rencontre entre la fanfare et le métal

Un étonnant projet fribourgeois marie le rock le plus intense aux instruments à vent. Son nom: The Burden Remains & The Horns of the Seventh Seal. Ecoute et mise en perspective

On pourrait commencer en réduisant l’équation au maximum: une guitare, ce n’est pas une trompette. La première est harmonique, la seconde est monophonique. On gratte l’une, mais on souffle dans l’autre – gésines rythmiques très différentes. Avec les doigts sur les cordes, on peut chanter; c’est plus compliqué avec l’embouchure collée aux lèvres – sauf, peut-être, si l’on est un clown d’exception.

Autrement dit: la guitare permet de plaquer des accords en disant son désamour de l’ordre établi: elle est rock. La trompette, non, perpétuellement écartelée entre la sophistication de «Round About Midnight» et la pompe martiale de «Marignan». Ce qui les oppose, ce sont les kilomètres qui séparent une bande de loubards d’un «marching band» fasciné par sa régularité d’horloge.

De «Penny Lane» à «Morphine»

Voilà pour la structure la plus abstraite, myope à force de vouloir être globale. N’empêche: la tradition rock n’inclut pas le souffle canalisé au cœur de sa trinité cordes/voix/batterie. Il y a bien entendu des exceptions, mais qui disent plutôt un éloignement: par exemple la trompette en courtepointe de «Penny Lane», et son air mélancolique de jouet nobiliaire. Il peut y avoir des rapprochements, mais qui communiquent tout autant des distances préexistantes: on peut penser aux tropismes latins des cuivres de «One Step Beyond», ou de «Mala Vida».

Mais il y a aussi, a contrario, et en étendant cette fois-ci la perspective à l’ensemble des vents, des fulgurances qui rendent fertiles des voisinages a priori scandaleux: le saxophone de Dana Colley a fait de Morphine un indépassable trip rock américain; ceux de Colin Stetson ou d’Antoine Chessex sont des machines à riffs à eux tout seuls; Celtic Frost (formation suisse pionnière d’un metal dur et intelligent dans la deuxième moitié des années 80) a composé plusieurs morceaux de ses albums To Mega Therion et Into the Pandemonium en dialoguant avec des cuivres; les trombones de Julian Priester et de Stuart Dempster se sont parfaitement fondus dans les masses de guitare du drone metal de Sunn O)))… Sans parler d’expérimentateurs qui, d’Arve Henriksen à Nate Wooley ou Peter Evans, ont fait de la trompette tout autre chose que ce qu’elle a l’habitude d’être.

L’expérience singinoise

Il y a toutefois un type de rapprochement qui a peu été tenté jusqu’ici, c’est celui des formations, jonction qui associerait un groupe de rock à un ensemble d'instruments à vent – qu’on nomme ce dernier harmonie ou, s'il n'est constitué que de cuivres, brass band ou fanfare. A Fribourg, on s’y est essayé: The Burden Remains, un quatuor singinois de metal qui a déjà quelques heures de vol, s’est allié à The Horns of the Seventh Seal, un assemblage ad hoc de 43 souffleurs et percussionnistes dirigés par la baguette de Manfred Jungo. De la rencontre est né un album, Touchstone, qui vient de sortir chez Cold Smoke.

L’histoire est belle, et témoigne d’une réelle vivacité des énergies locales, Jungo ayant recruté ses musiciens dans une quinzaine d'ensembles du district. On en avait discuté en septembre de l’année dernière, quelques jours avant le vernissage du projet à Fri-Son, avec Thomas Jenny, l’un des guitaristes de The Burden Remains. Il se réjouissait: «Ça fait deux ans que Manfred et nous travaillons là-dessus. Quand il a pris contact avec nous pour nous présenter son idée, nous avons vite été d’accord. On s’est simplement dit que si on se lançait dans cette histoire, il fallait le faire bien.»

Equilibre harmonieux

Verdict? L’album coche à peu près toutes les cases nécessaires à ne pas le faire tomber dans les travers: solliciter trop peu les cuivres et les bois les réduirait à une fonction de soulignement; les solliciter trop, au vu des usages harmoniques de tels ensembles, de la solennité de leurs partitions habituelles, ferait prendre le risque d’un débordement d’affectation.

Ce n’est que très rarement le cas ici, et ce pour deux raisons principales. La première tient au fait que l’ensemble de souffleurs est en l’occurrence pensé comme un membre à part entière, même s’il est multicéphale, du projet: s’il reste très légèrement en retrait en termes de temps de jeu, il développe ses propres motifs, il infléchit le schéma des guitares, il dialogue en apportant son propre point de vue – on peut ici écouter «Seven Veils», le deuxième morceau de l’album, dans lequel chaque registre passe les onze minutes du titre à faire prendre des virages au propos musical.

Cavalcade

La deuxième recette de cette réussite, c’est que l’on a là une musique qui est tout sauf affectueuse, et qui prend à contrepied les penchants cordiaux de la fanfare. Le metal de The Burden Remains, s’il est structuré et carré, est simultanément explosif et anguleux – la chevauchée initiale, toute double grosse caisse dehors, de «To Shoulder a World Inane» ou le riff irrégulier de «Gilding the Void» en sont autant d’exemples réussis. C’est la réunion de ces éléments et de ces stratégies qui permet de synthétiser un mélange pétaradant: Touchstone tire parti de deux puissances de feu d’origines différentes pour les diriger ensemble sur un même axe éruptif.


The Burden Remains & The Horns of the Seventh Seal, «Touchstone» (Cold Smoke)

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