Musique

The Cinematic Orchestra, la beauté dans le chaos

Le groupe emmené par Jason Swinscoe publie un quatrième album qui se veut le reflet d’une époque troublée. Conversation avec un musicien perfectionniste, en concert ce dimanche à Lausanne

Voilà vingt ans tout juste que Jason Swinscoe nous enchante avec des enregistrements qui conjuguent l’immédiateté de la pop, l’envoûtement du jazz, l’hypnotisme de l’électro et le lyrisme de la musique symphonique. Si le Londonien a choisi d’appeler son groupe The Cinematic Orchestra, ce n’est pas par hasard, mais parce que ses compositions ont le don de provoquer un afflux d’images en même temps qu’elles affolent nos sens. Les performances scéniques du groupe sont à ce titre d’une densité rare. Ecouter The Cinematic Orchestra provoque à la fois un sentiment de lévitation et de plénitude.

Deux ans après un nouveau moment de grâce partagée au Montreux Jazz, Jason Swinscoe sera ce dimanche à Lausanne. Pour un concert d’autant plus attendu qu’il y présentera To Believe, quatrième album studio publié douze ans après Ma Fleur. Le Britannique n’est pas du genre pressé. Lorsqu’on lui parle au téléphone au lendemain d’une date à Birmingham, il ne parle ni de soulagement ni de délivrance. Il dit juste que To Believe est un disque complexe dont la production a été périlleuse. Jason Swinscoe n’est pas pressé, mais perfectionniste. «On ne se dit jamais qu’il faut se dépêcher de finir. Tous nos albums ont été faits avec dévouement et conviction afin de leur donner une vraie forme.»

Musique universelle

«To Believe a été enregistré de manière peu orthodoxe, entre Londres, Los Angeles et Paris. Nous avons travaillé en studio, mais aussi dans des hôtels et appartements», raconte le cerveau de The Cinematic Orchestra. A l’origine de ce quatrième album, l’envie de se positionner sur l’état du monde. Le morceau titre, To Believe («croire»), a été composé en premier et a ensuite conditionné les autres chansons, qui se veulent le reflet d’une époque troublée où on ne sait plus que croire. Et d’embrayer sur Trump et le Brexit, les menaces climatiques et une ubérisation dangereuse qui fracture la société. Jason Swinscoe évoque un chaos ambiant et blâme les partis de droite, qui sont plus actifs et font entendre leur voix. Tout cela le préoccupe, d’où ce disque connecté au réel, ce qui est pour lui le propre de l’art. «J’ai grandi à une époque où, à Londres, la musique était extrêmement politisée; il y avait du contenu, des prises de position. L’art doit servir à réunir les gens, à bâtir des ponts.»

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Lorsqu’on parle à Jason Swinscoe de la manière dont chacun de ses morceaux provoque chez l’auditeur des émotions profondes, il explique que chaque instrument, pris individuellement, à une voix différente. C’est ensuite leur assemblage, puis leur habillage, qui passe parfois par des textures électroniques, qui dans un second temps vont amener une émotion plutôt qu’une autre. «Mais au final, insiste-t-il, on veut que la musique reste accessible. Pas au sens commercial du terme, mais avec l’idée qu’elle soit capable de parler à tout le monde. On ne vise pas une musique conceptuelle et inatteignable pour les gens qui n’auraient pas de formation académique, mais une musique universelle.»

Liberté

Le morceau To Believe, tout en mélancolie avant que des cordes ne le fassent tutoyer les anges, est transcendé par la voix du Californien Moses Sumney. Plus âpre et urbain, A Caged Bird/Imitations of Life voit The Cinematic Orchestra retrouver le rappeur anglais Roots Manuva, déjà invité en 2002 sur l’épique All Things to All Men, un titre de onze minutes proprement sidérant. Avec son compatriote, Jason Swinscoe explore les potentialités du jazz, cette musique libre qui semble pouvoir tout se permettre. Liberté, voilà un mot qu’il apprécie, lui qui déteste les étiquettes. «La musique, c’est une affaire d’attitude. Je comprends le principe de vouloir la cataloguer, c’est pratique pour les magasins de disques et les librairies en ligne, mais la musique n’a pas de frontières, elle peut explorer et combiner plusieurs voies selon nos désirs. Dire qu’il s’agit de jazz, d’electronic dance music, de classique, de new wave, d’indie ou de folk, que telle musique est noire, jaune ou verte, est pour moi une forme de racisme.»

Afin de préparer la nouvelle tournée de son groupe, Jason Swinscoe a emmené ses musiciens dans le parc naturel du Joshua Tree, en Californie, où il a loué un ranch possédant un studio et une salle de répétition. «Quand un disque est terminé, c’est un nouveau processus qui démarre. Il vous faut alors déconstruire ce que vous avez construit, en quelque sorte réinventer les morceaux. Certains se retrouveront sur scène, d’autres pas. La production de To Believe ayant été plus complexe que celle des albums précédents, il a été plus difficile à transposer en live. Nous avons travaillé en alternant des sections extrêmement définies et d’autres plus improvisées.»

Dimanche soir, quand The Cinematic Orchestra investira le plateau des Docks, c’est plus qu’un simple concert qui démarrera. Les musiciens inviteront à un voyage vers des territoires que peu d’artistes sont capables d’explorer. La musique de Jason Swinscoe s’écoute, se regarde et se vit. Dans ce chaos du monde qu’elle reflète, elle est comme un baume.


The Cinematic Orchestra, «To Believe» (Ninja Tune/Domino). En concert le 26 mai à Lausanne, Les Docks.

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