L’idée est à la fois complètement audacieuse et d’une parfaite simplicité. The Clock – que son auteur Christian Marclay appelle affectueusement «la Clock» – est probablement l’œuvre d’art conceptuelle la plus populaire au monde: un gigantesque collage temporel d’extraits de films, anciens et nouveaux, en noir et blanc et en couleur, qui montre des milliers d’images d’horloges, de montres, de cadrans solaires et de personnes se donnant l’heure – le tout configuré, monté, coupé, repris et édité pour correspondre à l’heure réelle, quel que soit l’endroit où la vidéo est projetée, 24h/24.

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Ce qui relie l’ensemble, c’est le son – que celui-ci déborde de la durée du plan, annonce l’image suivante ou accompagne à la seconde près la rupture visuelle du montage. «Il faut écouter ce qu’on trouve. Il ne s’agit pas d’imposer une idée sur le matériau qu’on utilise, mais de l’écouter vraiment, explique ainsi Christian Marclay. J’utilise le son comme un liant, comme une sauce, comme une colle destinée à relier des extraits très divers et qui n’ont aucune autre relation que celle de se passer à peu près en même temps, dans le même temps.» Et d’ajouter: «Dans les films originaux, la voix des acteurs est synchrone, mais les effets sonores sont faits a posteriori – le son qu’on croit être le véritable son est en fait fabriqué. C’est l’idée même du cinéma: on est tellement pris par l’action qu’on oublie que rien n’y est naturel.»

Faire l’expérience de la nuit

Grâce aux efforts conjoints du Mamco et de la Fondation Plaza, créée pour préserver et rénover la salle de cinéma moderniste du même nom construite en 1952 par l’architecte Marc-Joseph Saugey, The Clock arrive enfin à Genève, dix ans après sa présentation à la Biennale de Venise. L’entrée est gratuite et l’œuvre sera montrée les week-ends dans son intégralité pour les puristes qui souhaiteraient faire l’expérience des vingt-quatre heures de temps qu’elle représente – particulièrement en pleine nuit. «La nuit, il se passe souvent des choses plus dramatiques qui sont généralement accompagnées d’une musique particulière, raconte Christian Marclay. Il y a une attente, une anxiété liée à la nuit qui la rend différente du reste de la journée.»

Parmi les extraits figurent ainsi quelques évidences: Le Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann, la scène de minuit du Criminel d’Orson Welles ou la montre-bracelet de Christopher Walken dans le Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Si le principe directeur de The Clock est facile à appréhender, la magie insaisissable grâce à laquelle son créateur est parvenu à combiner le caractère totalement aléatoire de chaque plan avec la forme stricte de son idée de départ lui permet de dérouler, le temps d’une journée, une obsession nouvelle pour le temps qui passe. «Quand je vois une horloge, soit je la reconnais, soit je me dis: zut, mes assistants l’ont ratée…», rigole Christian Marclay.

«Cette méditation sur le temps est collective»

Réalisée à Londres à la fin des années 2000, l’œuvre n’est pas seulement le témoignage d’une certaine idée du cinéma, mais aussi celui de l’avènement du numérique et de la disparition des supports analogiques. Pendant trois ans, une équipe d’assistants a ainsi visionné des centaines et des centaines de films en épluchant des vidéocassettes. «C’était un moment charnière au cours duquel les vidéoclubs ont commencé à disparaître. Même si j’ai toujours utilisé des DVD pour essayer d’obtenir la meilleure qualité possible, l’œuvre est composée d’images à la qualité très diverse, souvent issues de vieux films ou qui n’ont jamais été numérisés correctement, et ces différentes textures ont beaucoup d’importance dans l’image, détaille l’artiste. On passe du noir et blanc à la couleur, de la couleur éclatée des vieux films aux couleurs d’aujourd’hui, ce qui donne une patine qui fait partie de l’histoire du cinéma. Aujourd’hui, on a tendance à regarder les films sur des écrans minuscules qui gomment un peu cette absence de qualité, alors que quand on agrandit une image, ses pixels et ses rayures lui donnent une présence importante.»

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La véritable idée derrière The Clock, c’est qu’on n’aura jamais assez de temps pour la voir en entier. «Il me semble même que c’est ce qui en fait une œuvre collective à laquelle chacun prend part, estime Marclay. Le spectateur est obligé de participer et d’insérer sa propre existence dans ce programme. Il faut décider du moment où on va voir l’œuvre, du moment où on la quitte… Le temps montré à l’écran nous rend conscients de notre propre agenda et de la question de savoir à quelle heure, et si, oui ou non, on doit retourner à la vie normale. Cette méditation sur le temps, cette idée de regarder le temps passer, est aussi collective: partout dans le monde et quels que soient les fuseaux horaires dans lesquels on vit, on suit à peu près les mêmes rituels tout au long de la journée. J’ai gardé par exemple le son des bandes originales. Les voix ne sont pas doublées ni sous-titrées: ça parle évidemment beaucoup anglais, mais on entend aussi de l’espagnol, de l’italien, de l’arabe… Moi, le langage que j’utilise pour créer l’illusion, c’est celui du montage.»


The Clock, Le Plaza, Genève, jusqu’au 18 juillet. De 12h à 22h les mercredis et jeudis, non-stop du vendredi 12h au dimanche 22h. Entrée libre.