A quel moment Dan Leavers, dit Danalogue the Conqueror, a-t-il décidé d’enfiler cette combinaison Kappa aux couleurs américaines, avec capuche blanche et étoiles sur les côtés, pour son concert au Tiny Desk de la radio publique? C’était en décembre dernier, vendredi 13, à Washington – le temps était nuageux, la température ne dépassait pas 1 degré. Dan, 34 ans, enfant de l’Est londonien, s’apprêtait à donner le concert de sa vie avec son trio The Comet Is Coming. Il n’avait pas seulement pris ses vieux claviers Roland et son petit amplificateur chromé, il avait emmené ce costume de basketteur rétro-futuriste, cette ode paradoxale au drapeau du pays hôte; son costume de super-héros de la lose hurlait à la fois le calcul et la désinvolture.

Ils parlent tous de Londres. Cela n’a rien à voir avec le Brexit. Depuis quelques années, la cité est un nouvel épicentre du jazz. Les médias en débattent comme d’une tempête improvisée, tous les éléments d’une bonne histoire sont réunis, le sang neuf, le sentiment d’une vague: dans l’Est londonien en particulier, des enfants de migrants, des gamins élevés au hip-hop, au punk et à Miles Davis, se jettent sur le crâne des murs de son, des bidouilles électriques, une espèce de liberté formelle qu’on n’avait pas entendue depuis longtemps. Beaucoup de femmes, des Blancs, des Noirs, des Arabes, tout l’Union Jack qui festoie au moment où les plaques tectoniques identitaires sont au cœur du débat public. Le jazz anglais est d’une ouverture folle. Il prêche l’inclusion, sans en faire cause.

Le retour du cool

Les noms défilent: Yazz Ahmed, Nubya Garcia, Zara McFarlane, Ezra Collective, Alfa Mist, cent autres, le marché explose, la bannière s’exporte. L’autre jour à Yverdon-les-Bains, dans une édition du festival Nova Jazz entièrement consacrée au jazz londonien, le batteur Moses Boyd semblait réquisitionner toute la Caraïbe exilée au Royaume-Uni, le ska d’école, mais aussi le funk le plus érodé et des nappes de son free à la John Coltrane. C’était simple et profond. D’une intensité joueuse, comme si le jazz n’avait jamais connu les écoles, comme s’il était encore une terre en friche, un lieu d’enjeu, une conquête. Comme ce jour de décembre, le 13, où Danalogue a enfilé sa combinaison rouge, blanche, bleue et qu’il se rend avec ses deux collègues, le saxophoniste Shabaka Hutchings et le batteur Max Hallett, vers un studio encombré, décoré comme la chambre d’un adolescent qui n’en sort jamais.

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On téléphone à Dan pour en avoir le cœur net. Existe-t-il vraiment, de son point de vue, un nouveau courant de jazz londonien? Il vous répond qu’il passe sa vie à répondre à cette question lors de ses interviews et on a soudain légèrement honte: «L’idée se répand que le jazz est de nouveau cool. Franchement, je n’en sais rien, je n’ai même pas l’impression de provenir du jazz. J’ai un cousin, le guitariste Nigel Price, qui est exceptionnel mais ne bénéficie pas de cette attention parce qu’il joue de façon classique; lui, il fait du jazz.» Le seul trait commun à toute cette nouvelle génération de jazzmen anglais résiderait dans le refus de l’esthétique et du répertoire jazz? Ce n’est pas si simple.

Si Dan parle énormément du son de Led Zeppelin, de Pink Floyd, s’il loue le rock des années 1970, ce lâcher-prise mêlé à des techniques d’enregistrement qu’il essaie aujourd’hui de reproduire dans son antre londonien, il évoque aussi John Coltrane, Pharoah Sanders, Alice Coltrane, le jazz spirituel, les immenses plages modales qui parfois vrillent au psychédélisme, les portes de l’esprit, tout ça.

Inversion de la gravité

«C’est via la culture du sample que j’ai découvert cette musique, tous ces musiciens américains ont été abondamment utilisés par les DJ hip-hop. J’ai découvert de courts extraits de leurs pièces et j’ai décidé de revenir à la source, les albums entiers. Ce jazz-là, mystique, me semble plus nécessaire que jamais, il répond à un sentiment d’oppression que nous tous ressentons dans ma génération.» Parmi les figures tutélaires de Dan et de son groupe The Comet Is Coming, il y a Sun Ra, né en 1914 à Birmingham, Alabama. Une espèce de gourou en cotte de mailles qui menait son orchestre au sabre laser, dans une averse de soucoupes et de pharaons noirs qu’on a qualifiée plus tard d’afro-futurisme. Le film qui a fait connaître Sun Ra s’intitule Space is the Place, il est objet de science-fiction pure. Space is the place, «l’espace, c’est le lieu». Le nom du trio The Comet Is Coming semble être la question à laquelle le titre de Sun Ra répond par anticipation.

«Ce que Sun Ra nous a appris, c’est à nous méfier des codes, des étiquettes et à mettre toute notre force dans l’instant.» Au Tiny Desk Concert, dans sa combinaison, Dan avait souvent les yeux révulsés, il désaxait sa tête de gauche à droite comme un derviche qui ne tournait plus tout à fait rond, il y avait de la transe et du combat, le saxophoniste Shabaka Hutchings toujours à la limite de l’implosion, c’est un jeu de timbres et d’urgence, les derniers albums de John Coltrane mais fiancés au punk londonien, à cet abandon total, cette brutalité ludique, on dirait le jazz quand il était encore dangereux avant qu’on apprenne les solos note par note – comme si un apprenti écrivain s’amusait à recopier mot pour mot la Recherche du temps perdu pour apprendre son métier. The Comet Is Coming est une avalanche qui remonte la pente, une inversion de la gravité, la puissance et le raffinement mêlés.

L’odeur de la subversion

Ils existent depuis 2013. Avec le batteur Max Hallett, dit Betamax, Dan tenait un duo d’électronique psyché, Soccer96, ils étaient là dans un petit club à émietter leurs sons en paix quand Shabaka Hutchings – dit King Shabaka – a gravi la scène. «Il jouait du free-jazz avec une telle intensité, un truc sans pitié, on est allé en studio dans la foulée.» The Comet Is Coming est une aventure au long cours, des clips qui volent à l’esthétique vintage des zombies et des ovnis. Entre-temps, Shabaka est devenu le parrain incontesté de cette nouvelle scène, grâce aussi à ses autres groupes Sons of Kemet et Shabaka and the Ancestors. Cette bande passe donc sa vie sur la route à mettre des baffes à tous ceux qui considèrent le jazz comme une musique de bars à cocktails.

On finit avec Dan par parler de Los Angeles, des liens étranges qui peuvent exister entre deux cités où le jazz a toujours été un objet créole, débarrassé de l’idée de pureté. On évoque le moment où le saxophoniste Terrace Martin, lors de la remise des Grammy Awards de 2015, lance un long solo au début de la prestation du rappeur Kendrick Lamar. Ce moment précis où le jazz fait son retour dans le mainstream. Dan aime Flying Lotus, ce DJ qui a mangé le jazz pour le recracher hip-hop. Il a demandé à Daddy Kev, un maître du son, de masteriser l’album de The Comet Is Coming. Il y a des ponts qui naissent en liberté, des chemins de traverse. Le jazz n’est pas mort, il sent très bon, merci pour lui, il a l’odeur de la subversion.

Petit appendice rapide. On a finalement osé, des jours après l’entretien, demander à Dan Leavers quel était le sens profond de ce survêtement. Sa réponse est arrivée en quelques instants: «Salut Arnaud, en effet, je portais ce jour-là une combinaison Kappa, c’est le vêtement de l’espace Kappa, il évite que je me brûle les doigts quand je touche le soleil. C’est une combinaison olympique, un uniforme de 1987. J’ai un ami à Londres, Youth ID Goodyear, qui collectionne ces vêtements et qui me l’a donné. Je l’ai porté pendant toute la tournée été-hiver 2019.» C’est noté.


The Comet Is Coming, «The Afterlife» (Impulse!). En concert dimanche 9 février à Genève, piscine du Lignon, dans le cadre du festival Antigel.