On avait craint un report, un tournage ralenti par le covid comme ceux d’autres fleurons Netflix (Stranger Things en tête). Mais à l’image de l’institution qu’elle dépeint, The Crown reste solide, inébranlable, protocolaire presque: dévoilée dimanche, sa quatrième saison n’a pas manqué le rendez-vous rituel de la mi-novembre – invitant les quidams à se glisser de nouveau derrière les lourdes portes de Buckingham Palace.

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Un retour de la troupe royale, menée par Olivia Colman en monarque quinquagénaire, d’autant plus attendu qu’il promettait une bonne dose de glamour. Après le drame minier d’Aberfan ou la crise économique des seventies, les années 1980 marquent l’arrivée d’un élément tout aussi perturbateur, mais légèrement plus people: Lady Di. Une trame délicate, car encore fraîche dans les mémoires, que la série exploite pourtant sans pincettes. On imagine déjà les crispations générées chez ces Majestés… Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette saison fait plus que jamais polémique quant à la véracité des faits présentés.

Mariage forcé

La mince silhouette de Diana apparaît dès le premier épisode. Nous sommes en 1977 et le prince Charles fréquente Sarah, sa sœur aînée. Diana n’a que 16 ans lorsqu’il la croise pour la première fois dans le hall cossu des Spencer. Pas de quoi bouleverser Charles pour autant, lui qui n’a d’yeux que pour Camilla Parker Bowles, dont la relation tumultueuse et clandestine avait déjà été effleurée dans le troisième volet.

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Une amante mariée? Autant dire un scandale à retardement pour la monarchie. Mais celle-ci a le chic pour recadrer ses brebis égarées: trois ans plus tard, voilà Charles jeté dans les bras de la bien née Diana, dont le charme et la spontanéité, même en pleine chasse au cerf, ont séduit la famille royale.

Mais sous ses airs de conte de fées, c’est bien un mariage forcé que raconte The Crown, et ce dès la première interview post-fiançailles. A un journaliste qui lui demande s’ils sont amoureux, Charles répond: «Qu’importe ce qu'«amoureux» veut dire.» La réplique est véridique (on retrouve aisément l’entretien sur YouTube), tout comme le regard vide de Diana à ses côtés qui en dit long sur sa désillusion. Elle ne fera que s’accentuer, couplée aux accès de boulimie. Face au monde, bien sûr, il faut garder la face, mais, en coulisses, Diana erre en rollers dans les couloirs du palais.

Sourires mélancoliques

Pas facile d’incarner une icône, aussi populaire que tourmentée. Emma Corrin, jeune actrice inconnue du grand public, s’en sort à merveille. Sous une épaisse frange blonde, son profil ressemble furieusement à celui de Lady Di (de face, on verrait plutôt Jodie Foster), dont les tenues ont été répliquées à l’identique. Mais ce sont surtout ses mimiques, sourires mélancoliques et tête inclinée, qui rappellent la princesse. Avec un Charles de plus en plus frustré et apathique (interprété par Josh O’Connor), elle embarque pour une tournée australienne à seulement 21 ans, William sous le bras. L’un des meilleurs épisodes de la saison, et un tournant de l’histoire: c’est là que la foule tombera amoureuse de la «princesse du peuple», au grand dam de son mari à qui elle vole la vedette.

Au point d’éclipser les éléments politiques de la saison (lutte de l’Armée républicaine irlandaise, guerre des Malouines, apartheid)? Pas tout à fait. Car 1979 sonne l’entrée en office de la tout aussi mythique Margaret Thatcher – dans un genre plus austère. Sous un brushing enflé à la laque, Gillian Anderson (compagne de Peter Morgan, réalisateur de la série) troque ses excentricités de mère libérée dans Sex Education pour donner vie à une formidable Dame de fer. Une réinterprétation du personnage certes, avec une voix plus éprouvée qu’en réalité, mais fascinante.

Il est évidemment question de la couleuvre d’austérité qu’elle fera avaler aux Britanniques, mais aussi de ses entretiens réguliers avec la reine – des scènes pincées et jouissives. Celles qui se voyaient sceller une alliance féminine se retrouvent à opposer leurs visions du devoir national. Elisabeth II estime que sa première ministre manque de cœur, celle-ci ricane des privilèges et mondanités de la Couronne. A travers son visage de mère, la série tente (un peu grossièrement certes) d’humaniser Thatcher, mais sans jamais masquer son obstination et sa misogynie intériorisée («les femmes ne sont pas faites pour les hautes fonctions, elles sont trop émotives», lance-t-elle sans ironie).

Portrait peu flatteur

Lady Di aussi est un être complexe. The Crown évite de la poser en simple martyre et on découvre une enfant naïve, bienveillante mais bien consciente de son capital de séduction – n’hésitant pas à se donner en spectacle et à enchaîner elle aussi les aventures extraconjugales. A elle seule, Diana est un paradoxe: vitrine parfaite de la monarchie, elle est incapable d’y trouver sa place.

Toujours parée de somptueux décors (et de quelques métaphores un peu pesantes), The Crown rentre plus que jamais dans la psyché de ses personnages et trouve l’équilibre idéal entre faits historiques et intimité familiale. A l’arrivée, cette quatrième saison, peut-être la plus captivante jusqu’ici, brosse un portrait cruel des Windsor, rongés par leurs regrets et solitudes respectifs. Diana a soif d’affection, Charles d’attention, Margaret d’une raison d’être, mais ces appels sont voués à rester sans réponse. Lady Di n’est que la dernière à en payer le prix.


«The Crown», saison 4. Dix épisodes de 50 min, disponibles sur Netflix.


Diana en majesté

Dans une scène de cette quatrième saison, la reine Elisabeth observe à la télévision le raz-de-marée populaire provoqué par la visite de sa belle-fille en Australie, pièce stratégique et cruciale du Commonwealth. On sent pointer une once de jalousie: le succès de Diana surpasserait-il celui de son propre séjour, trente ans plus tôt? La princesse, figure à la fois charmeuse et maternelle, exercera un effet magnétique sur le grand public et, même après sa mort en 1997, continuera de le fasciner. Des dizaines de films et de documentaires lui ont depuis été dédiés, dont le très discuté Diana in her Own Words, disponible sur Netflix.

Mais d’autres productions mettant en scène Lady Di sont actuellement en cours de production. Un biopic verra Kristen Stewart (après Naomi Watts en 2013) se glisser dans les souliers de la princesse de Galles. Centré sur ses dernières vacances de Noël passées à la maison des Windsor, et réalisé par Pablo Larraín, Spencer entrera en phase de tournage l’an prochain.

L’icône voyage jusqu’à Broadway: Diana, nouvelle comédie musicale imaginée par David Bryan (pianiste de Bon Jovi) et Joe DiPietro, devait faire la tournée des salles cet été. En raison de la pandémie, le show sera filmé sans public, et diffusé sur Netflix l’an prochain. De là à savoir si l’hommage sonnera juste…