Rock. The Cure. 4:13 Dream. (Geffen/Universal).

Les fétichistes du temps immobile, les phobiques des changements brusques tiennent là, pour la énième fois, de quoi habiller leurs soirées devant la cheminée. The Cure revient pour la treizième fois en trente ans de carrière et on pourrait croire qu'il n'y a pas d'autres finalités à ce retour que de transmettre un message qui, avec les années, est devenu de plus en plus intelligible. Que dit en gros Robert Smith avec ses trois complices? Une chose très simple: sur la ligne du temps qui traverse l'histoire de la musique, on peut faire l'économie des oscillations brusques, on peut adopter une matrice stylistique et la décliner sur plusieurs décennies sans que cela porte préjudice à l'aura du groupe. La formation anglaise est peut-être la seule qui ait à ce point incarné, voire dépassé le concept braudélien de temps sans fluctuations, d'histoire sans évènements. Avec eux, on se trouverait plutôt dans un âge géologique où les sursauts de la vie ne seraient tout simplement pas enregistrés.

4:13 Dream confirme cette posture, cette allure pachydermique que Robert Smith incarne depuis trop longtemps. Et on peine cependant à en vouloir au chanteur bientôt quinquagénaire, aux cheveux éternellement crépis et au rouge à lèvres qui déborde. On ne pourrait fossoyer cette Liz Taylor du rock, qui a su un temps marquer les esprits avec une inventivité qui lui fait tant défaut aujourd'hui. Qui pourrait oublier son entrée fracassante avec Three Imaginary Boys (1979)? Qui pourrait faire l'économie de l'enfilade parfaite et désespérée que forment Seventeen Seconds (1980), Faith (1981) et Pornography (1982)? De ces années et de ces œuvres qui récupéraient les restes du punk pour modeler un art romantique et existentialiste, il ne reste plus grand-chose sinon une parodie navrante.

C'est précisément le registre sur lequel se placent ces treize morceaux, lancés par une ballade languissante et interminable («Underneath the Stars») qui nous garde solidement cloués à l'âge de Kiss Me Kiss Me Kiss Me (1987). Quelques minutes plus tard, voilà que «In Beetwen Days», tube gigantesque daté 1985, ressurgit sous les traits inchangés de «The Only One». Le voyage dans ce pays de l'autocitation et de la redite ne faiblit à aucun moment: nostalgique du terrifiant «Shake Dog Shake»? Il revient dans les notes de «Switch». En manque de «The Hanging Garden», véritable poignard de Pornography? Robert Smith vous remontre sa lame avec «It's Over». Bref, avec 4:13 Dream, The Cure fait comme toujours The Cure, il reprend les thèmes d'un passé lointain pour en bricoler des misérables variations. Il extrait l'essence d'un génie révolu et le plonge dans un bouillon congestionné par des guitares psychédéliques, dopées par le «flanger». Et il enrobe le tout avec une voix qui n'a certes pas pris une ride mais qui est a ce point sous perfusion, poussée par d'inutiles effets de production, qu'elle finit par agacer.

Qu'apporte alors ce disque, sinon la confirmation que The Cure est un groupe du passé, qui vit et se nourrit outrageusement de son passé? Il n'est pas seul dans cet exercice, mais on le croyait empreint de cette sagesse qui vous dicte le moment de s'arrêter.