Y a-t-il des matériaux innocents? Ainsi le coton n'évoque-t-il pas que douceur et blancheur. On ne peut s'empêcher de penser au sang et à la sueur versés par les esclaves pour sa culture en voyant la tapisserie créée par Renée Green pour le Fabric Workshop and Museum de Philadelphie. L'artiste a aussi recouvert une méridienne de ce coton, sur lequel elle a imprimé avec un pigment rouge des scènes choisies dans un ouvrage sur l'image des Noirs dans l'art occidental. Cette pièce (Mise en scène: Commemorative Toile, 1992) est exposée au Centre d'art contemporain de Genève avec de nombreuses autres, toutes issues du Fabric Workshop and Museum de Philadelphie.

Renée Green est Afro-Américaine, tout comme Glenn Ligon qui, lui, a créé des sacs de sable tels qu'on en trouve dans les salles d'entraînements de boxe, là où tant de jeunes Noirs ont essayé de dépasser leur misère. Trois de ces sacs sont suspendus au Centre d'art contemporain. Il faut tourner en rond autour de l'un d'eux à s'en donner le tournis pour déchiffrer une longue citation remplie de révolte, en noir sur la toile claire, signée Muhammad Ali.

Pénélope dans un foulard

Depuis 1977, le Fabric Workshop and Museum permet ainsi à des artistes, émergents ou reconnus internationalement, de développer une création employant essentiellement le tissu mais aussi d'autres matériaux. Comme la gomme de silicone utilisée par Mona Hatoum pour son Entrails Carpet ou son Untitled (Cerveau). Les artistes développent des pièces uniques mais aussi des éditions: tissus, parapluies et sacs sont en vente au Centre. Ou encore ce foulard sur lequel Louise Bourgeois, pour qui la notion de tissage est si importante, conte une histoire de Pénélope.

Il y a comme une frustration, face à ce déploiement de tissus, de ne pas pouvoir palper ou même effleurer. A peine ose-t-on se glisser dans The Veiling de Bill Viola. Sur cette série de voiles suspendus en parallèles à travers la pièce assombrie sont projetées deux vidéos face à face: un homme et une femme, dans des paysages nocturnes… Et les visiteurs, s'ils se faufilent dans les voilages, ont l'impression de troubler une possible rencontre. Mais de cette frustration du toucher naît aussi un autre plaisir; celui du regard. Celui que procure par exemple le rouge intense de l'œuvre monumentale d'Amish Kapoor, Body to Body. Ou cette légèreté du rideau de fleurs de soie choyant sur le sol de Jim Hodges (You, 1997).

The Fabric Workshop and Museum au Centre d'art contemporain de Genève, tél. 022/329 18 42.

Ma-di 11-18h. Jusqu'au 6 mai.