Moonee, 6 ans, est une adorable petite peste dont le vocable «fuck» ponctue chacune des phrases. Toujours en quête d’une bêtise à faire, elle entraîne son copain Scooty à aller cracher sur l’automobile des nouveaux voisins. Il s’ensuit une punition collective et une nouvelle amitié avec la petite Jancey.

Vifs, attachants, insupportables, Moonee, Scooty et Jancey ressemblent à tous les enfants du monde. Ils profitent des vacances d’été pour faire les quatre cents coups dans leur royaume, une étendue de ciment gris que leur imagination réenchante. Ils vivent en dessous du seuil de pauvreté. Leurs mères sont serveuses ou vivent d’expédients, entre menus larcins et prostitution.

Ces laissés-pour-compte logent dans un motel miteux dont la teinte lilas s’avère digne des châteaux de contes de fées. Les boutiques alentour sont en forme d’orange ou de cornet de glace. Des fusées de fer-blanc pointent vers l’espace. Nous sommes à Kissimmee, en Floride, dans la banlieue du Walt Disney World Resort. Et The Florida Project, avant d’être le titre du film, était le nom de code utilisé au début des années 60 par Walt Disney pour désigner son projet de parc d’attractions géant (110 km²…) en Floride – et acheter du terrain à bas prix.

Jet d’eau

Sean Baker, 46 ans, est déjà venu trois fois à Locarno. Il visite pour la première fois Genève, ce qui prouve que la carte de la Suisse n’est pas la même pour un cinéaste ou un diplomate, et à la première occasion il court à la fenêtre de l’Hôtel Métropole pour photographier le Jet d’eau. Ce cinéaste new-yorkais apprécie Ken Loach, Mike Leigh, Alan Clarke et tout le réalisme social britannique, et aussi Lars von Trier, Lee Chang-dong ou Ruben Östlund. Il a tourné son film précédent, Tangerine, avec un iPhone. Comme les cinéastes doivent toujours suivre leur instinct en matière de support, il a choisi «le processus photochimique» pour The Florida Project afin de garantir «une image organique».

Le sujet lui est venu en discutant avec son coscénariste. Il a trouvé que la juxtaposition des SDF et de l’usine à rêves méritait un film. «C’est tellement triste de vivre dans un motel à côté de ce qui est considéré comme l’endroit le plus magique de la planète.»

Intrigué par l’étrangeté d’un décor trop propre pour être honnête, le spectateur découvre progressivement la géographie du film, ce qui réjouit le réalisateur: «J’aime l’ambiguïté, car elle donne du boulot au spectateur. Il faut quelque vingt-cinq minutes, jusqu’à l’arrivée des touristes brésiliens qui amènent un point de vue extérieur, pour se dire: Oh? Nous sommes dans la capitale touristique du monde!»

Sauriens voraces

Google Maps permet de localiser le Magic Castle Inn & Suites où se déroulent les aventures de trois galopins, d’apprécier la tangibilité du décor, la piscine au centre du parking et les trois tables fixes à côté du marigot. «J’aime tourner dans des lieux réels, parce qu’ils vous donnent de l’énergie. Vous ne contrôlez pas tout, et c’est intéressant. Je suis heureux de ce que me donne la sérendipité.»

C’est tellement triste de vivre dans un motel à côté de ce qui est considéré comme l’endroit le plus magique de la planète

Sean Baker, réalisateur de «The Florida Project»

S’il revendique l’influence du néoréalisme, ironiquement colorisé aux pastels Disney, Sean Baker ne dédaigne pas la dimension métaphorique. Moonee a un «arbre préféré»: déraciné, il continue à croître, comme elle, fille de la précarité. Les marécages qui imbibent la terre floridienne abritent des alligators. Les sauriens voraces représentent-ils le capitalisme dévorateur de pauvres ou renvoient-ils au crocodile qui traque le capitaine Crochet? Le cinéaste se marre et opte pour la seconde hypothèse: «On parle d’enfants proches de chez Disney. Les alligators participent de sa mythologie.» De même, les condos abandonnés dans lesquels les kids vont jouer (et auxquels ils mettent accidentellement le feu…) peuvent représenter l’attraction du Manoir hanté (The Haunted Mansion) et les vaches paissant dans un pré celle du Safari…

Vieux pervers

Il est un prédateur plus redoutable que le crocodile, c’est le pédophile, une réalité observée aux alentours de Disney World: Mickey attire les enfants et les enfants attirent les pervers. Un vieux satyre est chassé sans ménagement par Bobby, le gardien du motel, l’homme qui repeint les parois, encaisse les loyers, répare le courant électrique, fait la police et gourmande les gosses. Willem Dafoe incarne ce gérant tendre et bourru, prêt à aider la femme célibataire et l’enfant livré à lui-même dans les limites du règlement. Il est la seule star du film, un visage connu pour nous guider dans cet univers où le kitsch camoufle la détresse.

Les autres comédiens, tous formidables, sont inconnus ou débutants, comme Bria Vinaite, qui joue la mère irresponsable de Moonee, ou la danseuse Mela Murder, impressionnante dans le rôle de la mère de Scooty, qui travaille au diner, ravitaille incognito la marmaille en gaufres et s’efforce de rester digne dans l’adversité. Quant aux trois enfants, ils ont une spontanéité et une énergie rarement vues au cinéma.

La réalité finit par rattraper Moonee. Les services sociaux interviennent. L’irréductible effrontée n’est plus qu’une petite fille découvrant en larmes le principe de réalité. Elle s’enfuit avec Jancey. Au dernier plan, elles courent en direction du Château de la Belle au bois dormant, l’épicentre du rêve globalisé selon Disney. Espèrent-elles naïvement trouver asile dans ce leurre? «Nous nous référons au sens de l’émerveillement de Moonee. On ne sait pas si c’est réel. A chacun d’interpréter la scène finale», sourit Sean Baker.


The Florida Project, de Sean Baker (Etats-Unis, 2017), avec Willem Dafoe, Bria Vinaite, Brooklynn Prince, Mela Murder, 1h51.