Avec l'enlisement américain en Irak, les leçons de la guerre du Vietnam paraissent plus que jamais d'actualité. Mais au fait, quelles leçons? Aux côtés des historiens, les cinéastes travaillent d'arrache-pied sur la question, la dernière contribution en date étant ce nouveau documentaire d'Errol Morris (Le Dossier Adams/The Thin Blue Line, Une Brève histoire du temps) salué par la critique outre-Atlantique. Un long portrait-interview de Robert Strange McNamara, 85 ans au moment du tournage, communément tenu pour le principal architecte de la guerre du Vietnam. Un «must» pour quiconque s'intéresse à la politique et à l'histoire, même si le film pose finalement plus de questions qu'il ne fournit de réponses.

Portrait à charge ou apologie? Difficile de trancher, un peu comme dans l'inattendu Nixon d'Oliver Stone. Sans surprise, McNamara finit par se disculper, de la même manière que dans ses mémoires (In Retrospect, 1995). Selon lui, l'enlisement fatal aurait été la décision du seul Lyndon Johnson. Le cinéaste – comme McNamara un ancien de l'Université de Berkeley, près de San Francisco – insiste-t-il suffisamment? Seuls quelques silences parlants accueillent ses questions les plus embarrassantes. De même, les images et enregistrements d'archives retenus pour illustrer les propos épargnent au brillant homme d'Etat (président de Ford Motors avant, de la Banque mondiale après) l'humiliation d'une contradiction trop flagrante. Le prix à payer pour obtenir son aval?

Alors que la littérature sur la question abonde en preuves de sa responsabilité dans le désastre vietnamien, le film, lui, s'en tient à une neutralité bienveillante. Son intérêt se situe donc ailleurs: dans le retour sur toute la période de la guerre froide, née des cendres de la Deuxième Guerre mondiale, et dans sa conclusion de l'impossibilité à maîtriser tous les paramètres d'une guerre, n'importe quelle guerre. «Il n'y a pas de chef militaire qui ne commette pas d'erreurs», reconnaît d'entrée de jeu McNamara, pour conclure à une sorte de «brouillard de la guerre» (d'où le titre) dans laquelle lui-même se serait perdu. Entretemps, Errol Morris retrace sa vie et sa carrière en lui prêtant onze «leçons» retirées de son expérience. Sortes de chapitres du film, ces maximes vont du lieu commun («Maximisez l'efficacité») à l'amer constat («Croyance et vision oculaire mènent souvent toutes deux à l'erreur»), en passant par l'esprit machiavélique («Pour faire le bien, il faut être prêt à faire le mal»).

De son propre aveu, sa carrière a culminé avec la crise des missiles cubains en 1962, lorsque l'administration Kennedy manœuvra à un cheveu d'une nouvelle guerre mondiale (des faits reconstitués dans Treize jours de Roger Donaldson, 2000, avec Dylan Baker en McNamara). Mais le film révèle surtout que ce technocrate avait attiré l'attention en participant à la planification de l'incendie de Tokyo en 1945 («Un crime contre l'humanité si nous n'avions pas été les vainqueurs»). Par contre, il omet d'insister sur les bombardements au napalm à grande échelle du Vietnam, sans doute nés du même esprit. Aveuglé par le pouvoir, McNamara aurait-il à ce point tardé à tirer ses fameuses «leçons»? Secoué par l'immolation par le feu d'un quaker devant sa fenêtre du Pentagone, il ne rendit son tablier à contrecœur qu'en 1967.

Octogénaire alerte et combatif, raconteur infatigable, Robert McNamara ne trahit aucun sentiment de culpabilité. Le recours aux archives, dans lesquelles on mesure son statut de quasi – «star» de l'époque, le rendrait même plutôt sympathique. The Fog of War illustre ainsi avant tout les limites de l'intelligence humaine, et donc étatique, dans la maîtrise d'une guerre. La seule «leçon» qui vaille. Pour approfondir, on ne saurait trop conseiller la confrontation de ce documentaire avec l'excellent Path to War de John Frankenheimer (2002, un téléfilm HBO disponible en DVD, avec Alec Baldwin dans le rôle de McNamara).

The Fog of War – Eleven Lessons from the Life of Robert S. McNamara, documentaire d'Errol Morris (USA 2003).