Autisme

«The Good Doctor»: enfin un personnage autiste réaliste?

Shaun Murphy, atteint du syndrome d’Asperger, est de retour pour une deuxième saison sur la RTS. Une nouvelle représentation de l’autisme légèrement caricaturale, mais qui pourrait ouvrir la voie à des personnages plus justes, jugent les milieux concernés

Sheldon dans The Big Bang Theory, Abed dans Community, Sam dans Atypical, Sherlock… Les séries traitant de personnages autistes se sont multipliées ces dernières années. Si l’inclusivité est enfin de mise, elle n’est pas pour autant exempte de reproches. Les troubles du spectre de l’autisme peuvent en effet se manifester sous de multiples formes, là où la fiction se focalise sur des personnages Asperger, globalement représentés comme des génies.

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Pour Yves Crausaz, président de l’association Autisme Suisse romande, «en réalité, ceux qui présentent des capacités extraordinaires sont une toute petite partie des personnes autistes. Mais ce sont ceux qui passent le mieux dans les médias puisque, de façon générale, ils parlent et n’ont pas beaucoup de déficiences mentales ou motrices, contrairement à d’autres types d’autisme.»

Aucun filtre

Dans The Good Doctor, le personnage principal, incarné par Freddie Highmore (inoubliable dans Bates Motel), peut résoudre jusqu’aux situations médicales les plus complexes grâce à son intelligence hors du commun. Il visualise le corps humain en 3D, dans des schémas proches de la réalité des personnes autistes, et surtout stupéfiants. Mais c’est là que le bât blesse, selon Nadia Chabane, professeure et cheffe du service des troubles du spectre de l’autisme au CHUV de Lausanne: «C’est une caricature du syndrome d’Asperger parce qu’il a tout: le savoir encyclopédique médical, une sorte de codage visuel inhabituel, une intolérance au changement, une ritualisation, une difficulté au contact avec les autres, notamment physique, l’hypersensibilité aux stimuli extérieurs comme le bruit ou la lumière… C’est un peu too much, mais à une époque où les super-héros sont partout, ça colle bien.»

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Pourtant, Shaun Murphy n’apparaît pas, au premier abord, comme très sympathique. Malgré ses compétences hors du commun pour sauver des vies, ses rapports sociaux sont une catastrophe. Il n’a aucun filtre, avec ses collègues comme avec ses patients, et n’hésite pas à formuler crûment un diagnostic parfois difficile à entendre. Un aspect qui a rebuté l’une des membres du comité d’Autisme Suisse romande, Carolina, mère d’un enfant Asperger, et pour qui «The Good Doctor fait suite à d’autres séries représentant des personnages autistes très désagréables, comme Sheldon ou Sherlock. Franchement, je n’aimerais pas être bloquée dans un ascenseur avec eux! Cela génère des attentes chez le spectateur qui sont fausses. Il leur manque une dimension humaine, même si Shaun est un peu plus sympathique que cette image habituelle de génie distant.»

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La différence comme moteur

Le jeune médecin apporte une expertise inégalable, malgré ses difficultés du quotidien. Et ça, c’est «plutôt pas mal» pour Nadia Chabane: «Il est sensible, honnête, consciencieux, persévérant, même s’il manque de nuances dans ses démarches auprès des autres. Il apporte une vraie richesse à son équipe. Et c’est justement quand ses collègues le préservent et acceptent son atypicité que ça fonctionne. Je trouve ce message intéressant dans la série. Les personnes avec ce type de handicap peuvent être insérées dans notre vie sociale si on améliore le cadre et les conditions de travail. La différence est motrice, mais il faut qu’on accepte qu’on ne fonctionne pas tous pareil.» La professeure insiste également sur le caractère unique de l’histoire de Shaun Murphy, puisque, professionnellement, «seul un faible pourcentage des personnes autistes réussit envers et contre tout».

En parler c’est bien, agir c’est mieux

Cette représentation du génie qui a du succès partout est «lourde à porter», selon Carolina: «Parfois, en tant qu’association, on rencontre des entreprises qui souhaitent proposer des emplois à des personnes autistes, et qui leur demandent des talents particuliers, comme ceux diffusés par les médias. Dans la réalité, c’est très difficile pour ces personnes de s’intégrer, de trouver une formation et un emploi stable.» Il est vrai que pour Shaun Murphy, embauché au grand hôpital de San Jose aux Etats-Unis grâce au piston, la démarche semble avoir été relativement simple. Mais, à l’heure où l’autisme concerne une naissance sur 100, selon Autisme Europe, les représentations de ce handicap sont puissantes et ne doivent pas être sous-estimées.

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Yves Crausaz voit The Good Doctor comme une bonne façon de mettre le sujet sur la table: «Le pire, pour une association comme la nôtre, c’est qu’on n’évoque jamais notre cause. Mais si on devait parler intelligemment et de manière didactique de l’autisme, ce serait super-barbant. La série n’est pas forcément rigoureuse d’un point de vue académique et est loin d’être représentative de toute la population des Asperger, mais je la trouve assez distrayante et positive.» The Good Doctor atteint en tout cas des records d’audience partout où elle est programmée, des Etats-Unis à la France en passant par la Suisse, où la deuxième saison est diffusée tous les dimanches sur la RTS. La série a donc le potentiel de sensibiliser davantage de spectateurs. Mais «est-ce le rôle d’une série de faire ça?» s’interroge Carolina. «C’est très important de parler du sujet, mais c’est encore plus nécessaire de créer des environnements qui permettent aux personnes autistes de travailler. Si on ne fait rien, à part continuer à rêver à The Good Doctor, ça sert à quoi?» L’appel est lancé.


«The Good Doctor». RTS Un, tous les dimanches, 21h10.

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