C'est l'histoire d'une petite souris, en butte à la colère d'un géant. En adoptant le nom de Danger Mouse, le DJ californien Brian Burton ne devait pas se douter que son pseudonyme, issu d'un célèbre dessin animé, prendrait bientôt le sens de sa version francophone: soit «Dare-dare motus». Attaqué en justice par la filiale américaine de la maison de disques EMI, l'homme s'est rendu coupable d'un hybride facétieux: combiner le Black Album du rappeur noir américain Jay-Z avec le White Album des Beatles pour obtenir… le Grey Album.

Brillant tour de passe-passe auditif, la rencontre de la scansion véloce du New-Yorkais avec la pop ouvragée des Fab Four suscite très vite l'engouement des magazines spécialisés comme des internautes, accélérant la diffusion en ligne d'un disque édité à quelque 3000 exemplaires âprement convoités. Seul hic: s'appuyant sur la version a cappella officielle du disque de Jay-Z, le Gray Album l'allie à un usage exclusif d'échantillons du «double-blanc» des Beatles, samplés en toute illégalité.

Car bien qu'EMI prétende aujourd'hui qu'il aurait suffi à Danger Mouse de s'acquitter des droits liés à l'utilisation des samples pour pouvoir diffuser légalement son disque, chacun sait que les sommes exigées en auraient rendu la publication inabordable. Malade de son copyright, l'industrie du disque a considérablement réduit en quelques années le champ des possibles en matière de sampling, rendant impensable aujourd'hui la création de disques clés comme le Three Feet High and Rising (1989) de De La Soul ou le Odelay (1996) de Beck, tous deux basés sur une utilisation étendue de disques échantillonnés.

Atteinte à la créativité ou juste exercice du droit? La question n'en finit pas d'agiter les internautes, qui font aujourd'hui du Grey Album l'emblème de leur lutte pour la révision du droit d'auteur. Le 24 février se vit ainsi déclaré «Mardi gris» par l'association Downhill Battle, incitant plus de 200 sites à adopter la couleur grise et à offrir en téléchargement sur leurs pages les fichiers MP3 du disque incriminé. Opération si rondement menée que l'on estime à plus de 100 000 les exemplaires du disque en circulation virtuelle, opposant un revers cinglant à l'oukase d'EMI.

Au cœur du débat, la question plus large de la propriété intellectuelle se mue désormais, par l'entremise de l'explosion des réseaux d'échanges Peer-to-Peer, en cheval de bataille des tenants de la culture libre. Avec, à l'origine de la crise actuelle, une autre souris de dessin animé: Mickey Mouse qui, à deux doigts de tomber dans le domaine public en 1998, inspira une modification de la loi américaine allongeant jusqu'à septante ans après le décès de l'auteur la durée du copyright de son œuvre. Ironie du sort, la fortune de Disney, créateur de Mickey, repose en grande partie sur l'exploitation de contes passés dans le domaine public tels Blanche-Neige ou Cendrillon.

Cas d'école, le métissage du Grey Album consacre ainsi la rencontre de deux modèles de créations incompatibles: celle des Beatles, revendiquant par l'entremise d'EMI l'originalité absolue de leur œuvre, et celle, postmoderne, des rappeurs et remixeurs, utilisant la matière sonore d'autrui comme autant d'instruments à la disposition de leurs compositions. Exemple de «postproduction», pour reprendre le terme du critique d'art Nicolas Bourriaud, la démarche est depuis longtemps monnaie courante dans le domaine des arts plastiques. Mais les artistes et galeristes ne disposent pas, il est vrai, des moyens de pression qu'ont, par la grâce des concentrations, les cinq majors de l'industrie du disque.

Objet symbolique soulignant les zones grises du droit et de la propriété intellectuelle, le Grey Album stigmatise ainsi l'hypocrisie d'un éditeur soucieux de protéger une œuvre largement rentabilisée depuis trente-six ans, et dont les ventes ne peuvent que bénéficier de cette publicité inattendue. Car tandis que Jay-Z, dans les raps de l'album, cite dans le texte les Beastie Boys, Bill Haley ou Madonna, les Beatles apparaissent ici comme les pionniers de la démarche, parodiant les Beach Boys sur «Back in the USSR» ou orchestrant un savant collage d'échantillons sur leur célèbre «Revolution n° 9».

Grands absents du débat, les deux Beatles survivants ne se sont guère exprimés pour l'instant sur le bien-fondé de la vindicte d'EMI. Et il paraît peu probable qu'ils se souviennent de cette phrase de John Lennon définissant leur label Apple, et rappelée fort à propos par le site américain www.edverb.com: «Nous voulons mettre en place un système dans lequel les gens qui désirent faire un film ou un disque n'aient pas à se mettre à genoux dans le bureau de qui que ce soit. Notre but est d'offrir aux artistes une latitude de création plus large que celle qu'ils ont connue par le passé.»

Plus d'informations sur: http://www.downhillbattle.org, http://www.greytuesday.org