Cinéma

«The Grudge», ad nauseam

Nicolas Pesce signe un insipide remake d’un film japonais qui avait déjà eu droit, il y a seize ans, à sa version américaine

Une famille, un couple ou une jeune célibataire s’installe dans une nouvelle maison. Celle-ci a son histoire, mais aussi ses fantômes, prêts à surgir nuitamment pour terroriser les nouveaux locataires et, surtout, faire sursauter les spectateurs. Sait-on d’ailleurs pourquoi, dans les maisons hantées, les esprits – qu’ils soient frappeurs ou simples dames blanches – ne se manifestent jamais de jour? Alors même que de Hitchcock à Shyamalan et aujourd’hui Ari Aster (Midsommar), nombreux sont les cinéastes à avoir prouvé qu’on peut aussi provoquer peur et angoisse en filmant sous le soleil.

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Le film de maison hantée, sous-genre majeur du cinéma d’horreur et d’épouvante, permet en tout cas d’effrayer sans forcément recourir à des litres d’hémoglobine. De La Nuit de tous les mystères (William Castle, 1959) à Insidious (James Wan, 2011), en passant par La Maison du diable (Robert Wise, 1963), Poltergeist (Tobe Hooper, 1982) ou Les Autres (Alejandro Amenábar, 2001), il a traversé les décennies pour jouer avec les nerfs des spectateurs. En ce début d’année, voici qu’il ressurgit une énième fois, non pas avec une proposition en revisitant les codes, mais avec un long métrage faisandé au fort désagréable arrière-goût de déjà-vu.

Succession de «jump scare»

Troisième réalisation de Nicolas Pesce, jeune cinéaste à la renommée jusque-là confidentielle, The Grudge est le deuxième remake de l’excellent Ju-On (2002), production japonaise signée Takashi Shimizu. Celle-ci avait donné lieu à trois suites, sorties entre 2003 et 2015, avant que, l’année suivante, son univers ne se soit croisé, dans Sadako vs. Kayakoavec, avec celui d’une autre fameuse série horrifique japonaise, The Ring. Sa première version américaine tout comme sa suite, réalisées en 2004 et 2006 déjà, avaient la particularité d’avoir été toutes deux dirigées par Shimizu lui-même. Suivra un troisième épisode, signé Toby Wilkins, en 2006. Difficile à suivre? Tout ça pour dire que ce Grudge cuvée 2020 est tout bonnement le neuvième titre d’une franchise interminable qui ne fait finalement rien d’autre que d’essentiellement miser sur le jump scare, ces effets faciles consistant à effrayer le spectateur avec des apparitions soudaines, le plus souvent surlignées par une mélodie virant dans les aigus.

Comme Pesce n’a pas le talent de Shimizu, qui a le mérite de savoir mettre en place une vraie atmosphère, il se contente d’entremêler trois histoires, avec comme fil rouge l’enquête d’une inspectrice sans charisme, qui se sont déroulées dans un même manoir après qu’une mère de famille a ramené une malédiction d’un voyage au Japon. Il n’y a dans son Grudge aucune idée de mise en scène, simplement une suite de plans mal montés où la moitié de l’écran est plongée dans la pénombre ou masquée par une porte, permettant ainsi aux jump scare de se succéder. Et, partant peut-être du principe que l’amateur d’épouvante moyen n’est pas forcément très réveillé, le réalisateur explicite en outre chaque détail des trois histoires imbriquées à l’aide de flash-back redondants qui empêchent un quelconque trouble psychologique de se mettre en place. Alors qu’on sait très bien que, la plupart du temps, moins on montre, plus grande est l’angoisse.

Recycler pour mieux économiser

A l’heure où l’on parle d’un renouveau de l’horreur, entre films inventifs à petit budget et tentatives d’insister sur les discours politiques et sociaux qui peuvent sous-tendre le genre, The Grudge est l’exemple même du manque de vision de producteurs estimant que, pour attirer le chaland, il faut lui proposer des histoires et univers qu’il connaît déjà. C’est ainsi que, depuis le début du XXIe siècle, on a eu droit à plusieurs remakes de classiques des maîtres John Carpenter (Halloween, 1978; Fog, 1980; The Thing, 1982) et Wes Craven (La Dernière Maison sur la gauche, 1972; La colline a des yeux, 1977; Les Griffes de la nuit, 1984). De gros succès comme Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974), Vendredi 13 (Sean S. Cunningham, 1980), Evil Dead (Sam Raimi, 1981) ou encore Fright Night (Tom Holland, 1985) ont eux aussi eu droit à leur lifting 2.0.

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Cette mode du remake s’explique en partie par la volonté de bénéficier des possibilités infinies offertes par les nouveaux effets numériques, alors même, on l’a dit, que le nombre de monstres et de massacres montrés est inversement proportionnel à la peur suscitée. Une explication plus prosaïque, dès lors, s’impose: reprendre une histoire préexistante permet de substantielles économies sur les frais de scénaristes.

The Grudge, de Nicolas Pesce (Etats-Unis, Canada, 2019), avec Andrea Riseborough, Demián Bichir, John Cho, Lin Shaye, Jacki Weaver, 1h34.

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