«Voici la maison que Jacques a bâtie. Voici le riz dans la maison que Jacques a bâtie. Voici le rat qui a mangé le riz dans la maison que Jacques a bâtie, etc.» Viennent ensuite le chat qui bouffe le rat, le chien qui aboie le chat, la vache qui encorne le chien, la servante qui trait la vache et peut-être, en fin de journée, un raton laveur… La structure cumulative de cette comptine enfantine charpente The House That Jack Built, mais Lars von Trier réduit les diverses actions à une seule, tuer, que perpètre un unique personnage.

Jack (Matt Dillon) est un mauvais architecte, incapable de construire la maison dont il rêve, mais un excellent serial killer. Il s’adonne tout jeune encore à la cruauté en coupant la patte d’un caneton, histoire de le voir tourner en rond… Considérant le meurtre comme un art majeur, il dialogue en off avec un psychanalyste nommé Verge auquel il détaille cinq «incidents» sur la soixantaine qu’il a signés en douze ans d’errance dans le nord-ouest des Etats-Unis (filmé entre Suède et Danemark).

Corps supplicié

Il y a le coup de cric assené à une auto-stoppeuse insolente (Uma Thurman), l’exécution d’une mère (Sofie Grabol) et de ses deux enfants, une balle dans la tête de sept gaillards attachés en ligne… Les mises à mort sont barbares. Tel un chirurgien, Jack dessine sur les seins de «Lady 3» le traitillé que suivra son scalpel – la partie prélevée finira sur un pare-brise, comme un PV. Tracté sur des kilomètres, un corps supplicié se répand en une longue traînée sanglante que la pluie tombée du ciel vient miraculeusement laver.

Jack entasse les cadavres dans le compartiment frigorifique d’une pizzeria désaffectée, imprimant aux corps des postures grotesques que le froid fige pour l’éternité. Son chef-d’œuvre est le sourire de Joker qu’il modèle sur le visage d’un gosse. Comme dans Nymphomaniac, un appareil théorique plutôt vaseux soutient l’action. Ce patchwork d’images et de références, qui va de l’art des cathédrales aux poèmes visionnaires de William Blake en passant par la production du vin doux, tient moins de l’herméneutique que de la dialectique masturbatoire.

On finit par apprendre que Verge (Bruno Ganz) est le diminutif de Virgile, le poète qui guide Dante à travers les enfers. Il faut une sacrée dose d’impudence pour comparer The House… à la Divine Comédie. Mais Lars von Trier n’en est pas à une fanfaronnade près. Solennellement banni du Festival de Cannes en 2011 après avoir bêtement proclamé un rien de sympathie pour Hitler, le cinéaste danois est revenu par la petite porte cette année. Il a comme de bien entendu suscité huées et sorties de salles. Il a aussi soulevé une standing ovation, car il sait parfaitement exciter et l’ange et la bête sommeillant au cœur de tout spectateur.

Neurasthénique incurable

Incontestablement répugnant, indéniablement fascinant, loin des flamboiements mystiques de Breaking the waves ou du nihilisme métaphysique de Melancholia, The House That Jack Built est l’équivalent de la cendre dont les pénitents se couvrent la tête, une façon de réclamer l’opprobre en se vautrant dans l’ignominie. Le cinéaste glisse un mea culpa sur la question nazie en célébrant le chêne au pied duquel méditait Goethe, toujours vert au milieu du camp de Buchenwald. Il compare Jack au président des Etats-Unis: «Le film célèbre l’idée que la vie est maléfique et dénuée d’âme, ce qui a malheureusement été prouvé par l’avènement récent de l’homo trumpus: le roi rat.» «Punk not dead», neurasthénique incurable, provocateur incorrigible, Lars von Trier a le don sacré du scandale.


The House That Jack Built, de Lars von Trier, (Danemark, France, Allemagne, Italie, Suède, 2018), avec Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman, Siobhan Fallon Hogan, Sofie Grabol, 2h32.