Que faire quand on est un riche Américain, habitué des voyages en jet privé, et qu’on s’ennuie à force de boire trop de champagne? Kidnapper des compatriotes, si possible d’Etats ruraux plutôt pauvres, les relâcher en pleine campagne en leur laissant des armes – autant, s’amuser un peu – puis les tirer comme des lapins. Chasser, traquer et tuer des citoyens moyens pour le plaisir: The Hunt («La Chasse»), satire ultra-violente de la société américaine, avec Hilary Swank et Betty Gilpin en vedettes, ne pouvait que faire grincer des dents. En pleine campagne présidentielle, des républicains ont cru y déceler de l’agressivité et de l’irrespect d’une certaine élite démocrate à l’égard des électeurs de Donald Trump.

Même le président y a trouvé son mot à dire. Sur Twitter, il a fustigé, sans jamais directement nommer le film, «un Hollywood gauchiste, raciste au plus haut point, avec beaucoup de colère et de haine». Le film a pour but «d’enflammer et de provoquer le chaos, ajoute-t-il. Ce sont eux les vrais racistes [«les libéraux d’Hollywood»], et ils sont très mauvais pour notre pays!»

Bastions républicains

Dire que la sortie du film a été chahutée est un euphémisme. Alors qu’elle était initialement prévue en septembre 2019, les studios Universal ont dû la repousser à mars. Diffusée dès juillet, la bande-annonce avait choqué et fait l’objet de récupérations politiques. Puis deux fusillades, à El Paso (Texas) et à Dayton (Ohio), ont endeuillé le pays début août, avec 31 morts en moins de vingt-quatre heures, convainquant définitivement Universal de reporter la sortie. La major a par la suite utilisé cette controverse, comme pour tenter de conjurer le mauvais sort. L’affiche, qui représente un cochon, précisait, en grand: «Le film de l’année dont on parle le plus est celui que personne n’a vu. Jugez-le vous-même.» Le 13 mars 2020 n’a finalement pas été une bonne date non plus. Quelques jours après, les cinémas des principales villes américaines touchées par le coronavirus fermaient. The Hunt a donc dû se retrancher sur des plateformes en ligne et figure dans les offres d’opérateurs télé, au prix d’un billet de cinéma.

Entre deux ou trois jets de sang et morceaux de cervelles éjectés, le film est un peu difficile à suivre pour qui n’est pas un connaisseur des Etats-Unis. Les «traqués» proviennent certes pour la plupart d’Etats ruraux pauvres comme le Wyoming ou le Mississippi, bastions traditionnels du Parti républicain, mais ceux qui les chassent, qui restent longtemps invisibles, pourraient très bien représenter aussi une certaine élite républicaine. De quoi volontairement semer la confusion? Un mot toutefois renvoie aux démocrates. Ou du moins à une démocrate en particulier, Hillary Clinton. C’est le mot deplorable, en anglais, que l’on peut traduire par «pitoyable».

L’arroseur arrosé

Dans The Hunt, les riches «chasseurs» utilisent ce mot pour parler de leurs proies. Impossible pour les Américains de ne pas se souvenir que Hillary Clinton l’avait fait en 2016, lors d’un événement de levée de fonds à New York, en pleine campagne présidentielle, pour qualifier les électeurs de son rival, Donald Trump. Sa sortie avait marqué les esprits: «En gros, vous pouvez placer la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le panier des pitoyables. Les racistes, les sexistes, les homophobes, les xénophobes, les islamophobes. A vous de choisir!» Ce dérapage n’a fait qu’accroître sa réputation de femme arrogante. Elle avait d’ailleurs dû présenter des excuses. Autre indice, quand un riche zigouille un pauvre et lui lâche: «Si jamais, le changement climatique est bien réel!»

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Mais Donald Trump a tweeté un peu trop vite – d’ailleurs sans avoir vu le film. The Hunt se moque finalement autant des élites libérales que des ruraux à faible éducation et à tendance conservatrice. Car, attention spoiler, à la fin du film, les riches progressistes finissent mal. Très mal. La frustration et la colère s’avèrent aussi explosives qu’une grenade trop vite dégoupillée.

The Hunt se joue du politiquement correct – il y a notamment une tirade assez drôle sur les «Noirs» et les «Afro-Américains» – et évoque les thèses complotistes qui fleurissent sur internet. C’est aussi un film aux relents orwelliens, où les Blancs se moquent des privilèges de Blancs. Pour Variety, le film est l’une des interprétations les plus efficaces de la nouvelle The Most Dangerous Game (1924), de Richard Connell, adapté plusieurs fois au cinéma. The Hunt rappelle également Get Out (2017), de Jordan Peele, où des Blancs cherchent à voler le cerveau et les compétences de Noirs-Américains, rappelle le média. Ou encore The Last Supper (1995), de Stacy Title, avec Cameron Diaz, l’histoire d’un groupe de libéraux qui empoisonnent des conservateurs invités à dîner.

Dans une interview au Hollywood Reporter, les producteurs Jason Blum et Damon Lindelof affirment ne pas avoir de parti pris politique: «Le public est assez malin pour savoir que ce qu’il voit est une satire et que c’est grotesque.» Le film nous laisse toutefois comme un petit sentiment d’inachevé. N’aurait-il pas fallu, tant qu’à faire, pousser la caricature plus loin dans l’absurdité?

Symbole d’une frustration

L’accueil a d’ailleurs été mitigé aux Etats-Unis. «Ce que The Hunt exprime – par opposition à ce qu’il dépeint – n’est pas une intolérance vengeresse ou un ressentiment d’apitoiement, mais une frustration. Il s’agit d’une protestation contre l’hyper-politisation de tout, d’une tentative de reconquérir la culture populaire en tant que zone démilitarisée au milieu de notre rhétorique collective de guerre perpétuelle. C’est admirable, mais à la fin, cela paraît tiède, car ce qui ressemblait à un fantasme dystopique se transforme en un exercice de vœu pieux», relève par exemple le New York Times.

«Vers la fin, écrit de son côté The Hollywood Reporter, l’attitude des cinéastes devient trop désinvolte et farfelue; il y a un écart important entre la gravité du sujet et la manière dont l’horreur et l’action sont présentées. C’est comme si les créateurs, après avoir exprimé leurs profondes inquiétudes quant à l’orientation de la société, avaient soudain ressenti le besoin d’admettre le fait que: «Hé, nous sommes un peu inquiets pour le monde, mais nous ne sommes que des gars un peu loufoques.»

«The Hunt», de Craig Zobel (Etats-Unis, 2019), avec Betty Gilpin, Ike Barinholtz, Emma Roberts, Hilary Swank, 1h29.


«Un cauchemar à visée morale»

A l’origine était donc une nouvelle, The Most Dangerous Game, écrite en 1924 par Richard Connell, prolifique écrivain de l’entre-deux-guerres. Publiées dans les magazines The Saturday Evening Post et Collier, ses histoires courtes l’avaient rendu extrêmement popu laire, au point, sans surprise, de rapidement intéresser le cinéma – sa collaboration avec Frank Capra pour L’Homme de la rue lui vaudra en 1942 une nomination à l’Oscar du meilleur scénario.

Mais c’est bien The Most Dangerous Game, récit mettant en scène un aristocrate russe aimant chasser «le plus dangereux des gibiers», à savoir des humains, qui lui vaudra sa célébrité. The Hunt n’est qu’un film parmi les dizaines d’autres qui se sont plus ou moins librement inspirés – tant pour le cinéma que pour la télévision – de cette nouvelle. Et à ce jour, c’est toujours sa toute première adaptation, coréalisée par en 1932 par Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel pour la RKO, mythique studio de l’âge d’or d’Hollywood, qui reste la plus fameuse.

Figure du monstre

Exploitée en français sous le titre La Chasse du comte Zaroff (et parfois aussi Les Chasses du comte Zaroff), cette version a pour première particularité d’être intimement liée à
un film clé de l’histoire du cinéma fantastique, qui sortira une année plus tard: King Kong. Mêmes studio et producteur exécutif (David O. Selznick), même coréalisateur (Ernest B. Schoedsack), même star féminine (Fay Wray) et mêmes décors: les deux titres ont été tournés dans la foulée, et peut-être même en partie simultanément. Ils partagent également des liens thématiques, revisitant chacun à leur manière la figure du monstre.

Bob Rainsford, héros de La Chasse du comte Zaroff, explique, avant le naufrage de son navire, que le monde se divise en deux catégories: les chasseurs et les chassés. Rien ne rompra cette dualité, il ignorera toujours ce que ressent une proie. Du moins pensait-il avant de trouver refuge sur l’île de Zaroff… Ce film, résume Jacques Lourcelle dans son Dictionnaire du cinéma (Robert Lafont, 1992 pour la première édition), «constitue en tout état de cause un cauchemar à visée morale, servi par une absence de sentimentalité et de pathos absolument inoubliable». STÉPHANE GOBBO

«La Chasse du comte Zaroff» («The Most Dangerous Game»), d’Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel (Etats-Unis, 1932), avec Joel McCrea, Fay Wray, Leslie Banks, Robert Armstrong, 1h02. Disponible en version originale sous-titrée sur YouTube.