Musique

The Jesus and Mary Chain, une résurrection inespérée

Plus de trente ans après avoir secoué la scène rock britannique, le groupe écossais est de retour avec un septième album inespéré. Il sera le week-end prochain l’attraction majeure du festival Nox Orae, à La Tour-de-Peilz

Une rue animée de Tokyo. Bob sert Charlotte dans ses bras, puis l’embrasse. Elle pleure, il s’éloigne et monte dans un taxi. La musique démarre: une batterie spectrale, bientôt rejointe par une guitare en mode larsens et distorsion, et une voix nonchalante, cotonneuse. «Listen to the girl», écoute la fille, chante Jim Reid. Les cinéphiles auront reconnu là l’ultime séquence de Lost in Translation, le deuxième long-métrage de Sofia Coppola, avec Bill Murray et Scarlett Johansson.

Quant aux mélomanes, ils se souviennent tout autant du morceau surlignant la séparation de Bob et Charlotte: «Just Like Honey», titre d’ouverture de Psychocandy, premier album des Ecossais de The Jesus and Mary Chain, sorti en 1985 et considéré comme une des pierres angulaires du rock britannique. Un disque faisant le lien entre le punk de la fin des années 1970, la new wave du moment et la vague shoegaze, ou noisy-pop, à venir.

Après un silence discographique de près de deux décennies, le groupe a publié ce printemps un inattendu septième album, le très bon Damage and Joy, qu’il présente le week-end prochain sur les bords du Léman à l’enseigne du Nox Orae. Un quart de siècle après sa venue au Palladium de Genève, ce concert est pour les amateurs de musique alternative un des événements de l’été.

Car si d’autres come-back semblaient prévisibles, celui-ci, amorcé en 2007 déjà, était plus surprenant, tant les frères Jim et William Reid, cerveaux fous d’une formation qui les aura vus user de nombreux musiciens, paraissaient irréconciliables suite à des conflits récurrents et une performance californienne désastreuse qui, en 1998, les a vus prêts à s’entre-tuer.

Concerts de quinze minutes

Mais reprenons les choses là où elles ont commencé. C’est dans la paisible bourgade d’Eats Kilbride, au sud de Glasgow, que Jim et William Reid, fortement marqués par la vague punk qui a déferlé sur le Royaume-Uni de même que par les pionniers américains que furent The Velvet Underground puis The Stooges, décident au début des années 1980 de former un groupe. Le premier est chanteur, le second guitariste. Entourés du bassiste Douglas Hart et du batteur Murray Dalglish, ils enregistrent des démos, dont ils inondent les labels.

Alan McGee, cofondateur de Creation Records, maison de disques qui découvrira dans les années suivantes des groupes comme Primal Scream, My Bloody Valentine, Ride, Teenage Fanclub et Oasis, est immédiatement séduit par The Jesus and Mary Chain et publie en 1984 le single Upside Down. Les frères Reid acceptent dans la foulée une autre offre et Psychocandy sort sur Blanco y Negro. Dans l’intervalle, Bobby Gillepsie, chanteur de Primal Scream, a remplacé Dalglish à la batterie.

Conscients que pour marquer les esprits il leur faut se différencier, les frères Reid misent sur une guitare saturée et une abondance de pédales à effets. Gillepsie, lui, joue debout derrière deux simples fûts, comme jadis Moe Tucker avec le Velvet. Et Hart n’a besoin que de deux cordes – «Pourquoi dépenser de l’argent pour en avoir deux de plus?» dit-il. Quant aux concerts de The Jesus and Mary Chain, ils durent le plus souvent une quinzaine de minutes. Les musiciens, lunettes noires et attitude je-m’en-foutiste, balancent quelques titres noyés dans le bruit avant de parfois fracasser leurs instruments. Leurs performances fascinent et agacent, et se terminent parfois en pugilat, les Ecossais n’hésitant pas s’il le faut à en découdre avec le public.

Résultat, la presse s’intéresse à eux et en font la sensation du moment. En interview, tandis que William regarde ses pieds, Jim assène que The Jesus and Mary Chain s’apprête à avoir sur les années 1980 la même influence que les Beatles sur les sixties. Son groupe sera immense, jouera dans des stades, est largement meilleur que tout ce qu’on peut entendre. Il affiche une arrogance qui plaît, la même que les frères Gallagher lorsque Oasis explosera.

Sur scène avec Scarlett

Après un deuxième album – Darklands – creusant en 1987 le sillon d’un rock sombre combinant mélancolie new wave et nihilisme punk, les frères Reid s’assagissent et, dès Automatic (1989), peaufinent leurs mélodies, n’hésitent pas à flirter avec le folk et la pop. Sur scène, ils daignent enfin proposer de «vrais» concerts. En 1992, Honey’s Dead et son single Reverence, construit sur une base rythmique à la fois bruitiste et dansante, marquent un tournant dans l’histoire du groupe, dont l’inspiration diminuera drastiquement sur ses deux enregistrements suivants, Stoned & Dethroned (1994) et Munki (1998). Les tensions entre Jim et William deviennent alors ingérables et mènent logiquement à la dissolution d’un groupe devenu une référence incontournable pour toute une génération de musiciens cherchant à tordre les codes du rock électrique plutôt que de s’inscrire dans un quelconque héritage.

Groupe essentiel

En 2007, surprise, The Jesus and Mary Chain annonce son retour scénique. Et pour bien marquer les esprits, le groupe accueille au Coachella Festival, dans le désert du Colorado, Scarlett Johansson. Pour une version en duo de «Just Like Honey», forcément. Et dix ans plus tard, c’est un nouvel album qu’ont dévoilé les Britanniques il y a quelques mois. Produit par Youth, bassiste des emblématiques Killing Joke, Damage and Joy synthétise en quatorze titres les différentes directions qu’a pu suivre la formation, entre rock à guitare («All Things Pass», «The Two of Us», «Get On Home»), folk électrique («Amputation», «Always Sad») et pop saturée («Mood Rider», «Facing Up to the Fact»).

Toujours aussi avares en interviews, les frères Reid ont juste lâché au Guardian qu’ils ont enregistré ce nouvel album parce qu’ils en avaient envie, qu’ils s’entendent dorénavant bien, comme au temps d’avant The Jesus and Mary Chain. Quant à la scène musicale, elle est toujours aussi abominable, scande Jim, comme il le faisait en 1985. Entre-temps, son groupe n’a jamais rempli de stades. Il n’en demeure pas moins essentiel.


The Jesus and Mary Chain, «Damage and Joy» (Artificial Plastic). En concert le samedi 26 août à La Tour-de-Peilz dans le cadre du festival Nox Orae.

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