Les deux hommes ont planté leur regard noir dans l’objectif et scrutent le spectateur jusqu’au fond de l’âme. Ils regardent en fait le bateau qui s’éloigne, les laissant pour un mois sur un îlot rocailleux au large du Maine. Le vieux loup de mer, Thomas Wake (Willem Dafoe), et le bleu, Ephraim Winslow (Robert Pattinson), sont gardiens de phare. Le premier est un rustre vociférant; le second un colosse taciturne. Ils partagent une étroite cambuse, et la promiscuité pèse à Thomas, qui essuie brimades et menaces à répétition, charrie le charbon, brique les sols, nettoie la citerne, frotte la rouille et la crasse «jusqu’à ce que les clous brillent comme la bite d’un cachalot».

Ces deux travailleurs de la mer sont en partance pour l’enfer, car le cinéma et la littérature (Une vie entre deux océans…) nous ont enseigné que la vie à l’ombre des phares maritimes rend fou. The Lighthouse rappelle cette fatalité dans un crescendo implacable et peut-être finalement excessif.

Robert Eggers s’est fait la main sur quatre courts métrages avant de passer au long avec un drame aux couleurs exsangues: The VVitch: A New-England Folktale. Très impressionnante, cette histoire ambiguë de sorcellerie s’inscrit dans l’Amérique ténébreuse de La Lettre écarlate et du Blair Witch Project. Le réalisateur s’est associé à son frère Max pour The Lighthouse. Tourné dans un noir et blanc puissamment contrasté et dans un format carré qui accentue le sentiment de claustrophobie, ce huis clos au milieu de nulle part s’apparente à une relecture de La Complainte du vieux marin, de Coleridge, scénarisée par Edgar Allan Poe et filmée par Murnau.

Mort blafarde

Jurant par «la Mort blafarde trois fois redoutée», Thomas a un fichu caractère. Il ressasse les récits embrouillés d’embruns qu’il a ramenés de ses voyages sur les sept mers, mais ces divagations relèvent sans doute de la mythomanie. Il se rêve capitaine, il n’a sans doute jamais été que soutier. Il boite comme Achab; et sa baleine blanche, c’est la lumière du phare. Ephraim le taiseux trime, rêve de sirènes et de tentacules, croit voir un cadavre dans les casiers à homards, s’adonne aux plaisirs solitaires auprès d’une figurine de naïade sculptée dans l’ivoire. Il était bûcheron; après un incident mortel sur la drave, il a fui tel Caïn.

Ephraim, qui ne boit pas, finit par tendre sa tasse. Alors le chaos s’installe. Les deux hommes perdus sombrent dans des beuveries effroyables; et quand le rhum vient à manquer, ils boivent du pétrole additionné de mélasse. Abominablement ivres, les réprouvés s’étreignent et se battent dans des pas de deux dont la violence n’exclut pas l’érotisme. La bande-son fait entendre une musique atonale où se mêlent le brame des cornes de brume et le mugissement du kraken hantant les abysses.

«Ça porte malheur de tuer un goéland.» Pour avoir enfreint ce commandement, Ephraim précipite la catastrophe. Le vent se met à souffler «comme Gabriel dans sa trompette». La tempête fait rage, les gardiens sont livrés à eux-mêmes dans un déchaînement de forces obscures. Thomas défend jalousement l’accès à la lanterne où Ephraim rêve d’accéder. Lorsque le novice regarde enfin la lumière en face, c’est pour comprendre qu’elle est aveuglante comme la mort. Le mot de la fin appartient aux oiseaux de mer.


The Lighthouse, de Max Eggers et Robert Eggers (Canada, Etats-unis, 2019), avec Willem Dafoe et Robert Pattinson, 1h49.

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