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«The Looming Tower», une genèse du 11 septembre 2001

Amazon montre une série adaptée d’une enquête de Lawrence Wright, Prix Pulitzer. Ou comment les divisions internes à la sécurité américaine ont affaibli le pays à la veille des attentats de 2001. Avec le solide acteur Jeff Daniels («The Newsroom»)

L’histoire est incroyable, si énorme qu’aucun scénariste n’oserait la construire. John P. O’Neill était un agent du FBI, spécialiste du contre-terrorisme, qui s’est penché sur l’attentat dans les parkings du World Trade Center de New York en 1993, dont le bilan avait été de six morts. Il commence à se familiariser avec la menace islamiste montante, alors que les agents du FBI et de la CIA sont restés dans le monde de la Guerre froide et de la lutte contre le communisme, sous toutes ses formes.

John P. O’Neill alerte sa hiérarchie sur les agissements d’un nouveau venu dans la nébuleuse djihadiste, Oussama ben Laden. Las, à force de tensions avec la CIA et les membres du gouvernement fédéral, il est poussé vers la sortie. Il devient chef de la sécurité du World Trade Center, où il décède lors de l’attentat du 11 septembre 2001, à 49 ans.

A l’origine, une enquête de Lawrence Wright

Un destin tragique autant qu’exceptionnel, qui figure parmi la galerie de portraits, copieusement nourris, de The Looming Tower. Cette enquête à large visée est parue en 2006, sous la plume du journaliste Lawrence Wright. Elle commence en 1948 avec le voyage aux Etats-Unis de Sayyid Qutb, idéologue du djihad, qui rentrera au pays horrifié par la déréliction morale de l’Occident. L’enquêteur, Prix Pulitzer pour cet ouvrage, dépeint le futur mentor de Ben Laden, puis le père, et enfin le commanditaire des attentats du 11-Septembre. The Looming Tower constitue une passionnante remontée aux racines des attaques de 2001. L’ouvrage offre aussi une froide présentation des œillères idéologiques de l’administration fédérale, et de celles des agences, qui ont provoqué ce déni collectif des experts face à la menace qui montait.

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The Looming Tower est désormais une série créée par Dan Futterman et Alex Gibney – Lawrence Wright figure également au générique comme créateur et producteur. En dix épisodes diffusés chaque semaine sur Hulu aux Etats-Unis, et sur Amazon ici, ce feuilleton brillant aborde les failles de l’édifice sécuritaire américain, les divergences constantes entre les services, et leurs possibles conséquences.

Archive: l’éditorial du New York Times du 12 septembre 2001, traduit en français.

Il a fallu raccourcir

Pour bâtir leur construction dramatique, les scénaristes ont dû choisir. Impossible de remonter à 1948, ou de se lancer dans une biographie de Ben Laden, ce serait un autre projet. Les auteurs ont donc retenu le personnage de John P. O’Neill comme protagoniste central, et comme fil conducteur. La série commence en 1998. Le spécialiste du contre-terrorisme, qui poursuit ses investigations après le premier attentat du World Trade Center, a Al-Qaida sur son viseur. Il va même disposer de propos directement rapportés par un journaliste qui rencontre Ben Laden. John P. O’Neill a un nouveau collaborateur, arabophone, lequel s’empresse de s’infiltrer dans certains réseaux présents à New York.

Les indices s’accumulent: l’équipe du FBI est convaincue qu’une attaque sur sol américain est de l’ordre du possible. Avec l’armée, la CIA, elle, propose de bombarder certains camps d’entraînement des djihadistes, avec l’espoir que des responsables s’y trouvent. Espoir déçu. Pendant ce temps, l’affaire Lewinsky déchaîne les passions à Washington comme dans le reste du monde. Le vacarme dû à une tache douteuse sur une robe bleue assourdit tout autre problème américain, voire global.

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Certains critiquent une simplification excessive

C’est notamment leur insistance à faire ce parallélisme, la montée de la menace face au bruissement du scandale, qui est reprochée aux créateurs de The Looming Tower par certains critiques américains. Leur manière de s’emparer de la riche matière du livre de Lawrence Wright est jugée un peu simpliste, ou trop simplificatrice. Leur insistance – qui reste fidèle au point de vue du journaliste – sur les défaillances du côté américain serait lourde, elle refléterait un biais.

C’est en partie recevable, mais cela ne réduit en rien l’intérêt de la série. Elle pose elle-même son cadre, en introduisant par intervalles des flash forward qui font référence à l’enquête parlementaire menée plus tard, en 2004. La série choisit de mettre l’accent sur le versant américain du drame et l’assume; elle n’est pas pour autant coupable d’extrême réductionnisme.

Jeff Daniels, acteur justement monolithique

Et pour incarner ces valses-hésitations dans les services nationaux de sécurité, à commencer par John P. O’Neill et ses difficultés intérieures, pour lui donner un visage, et un corps, les créateurs ont eu la bonne idée d’enrôler Jeff Daniels, vu maintes fois au cinéma et dans The Newsroom. Les amateurs de la fiction journalistique d’Aaron Sorkin (2012-2014) ne seront pas dépaysés: l’acteur campe l’agent du FBI de la même manière que le présentateur vedette de télé dans The Newsroom.

En cadre de l’espionnage, Jeff Daniels tempête, éructe, bouillonne comme dans la peau du chef de rédaction. C’est le même personnage, un peu complexifié, cette fois, par les vies parallèles de John P. O’Neill. Il fallait bien cet acteur rodé pour donner forme à cet homme au destin si inouï.

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