A en croire les réactions à la Mostra de Venise, The Man Who Cried ne mériterait que le mépris. Décidément, les festivals encouragent les haines les plus futiles. Il est clair qu'à côté des dinosaures lacrymaux que sont Dancer in the Dark et Billy Elliot, The Man who Cried ne fait pas le poids. Pourtant, on préférera sans hésitation l'émotion moins affichée du film de Sally Potter, mélodrame discret qui profite amplement du jeu sensuel et intériorisé de Christina Ricci.

Le récit débute en 1927. Petite fille juive, Fegele doit fuir son village de Russie à la suite d'un pogrom et débarque en Angleterre où ses parents adoptifs la rebaptisent Suzie. Dix ans plus tard, la voici choriste à Paris, bien décidée à retrouver son père émigré aux Etats-Unis. Avec Lola, une danseuse russe, elle rejoint une troupe d'opéra et les deux femmes tombent bientôt amoureuses: Suzie d'un tsigane dresseur de chevaux (Johnny Depp) et Lola d'un chanteur lyrique italien (John Turturro). Mais bientôt, les nazis envahissent Paris…

Beauté de l'image

«Le chant de l'exil»: voilà un titre qui aurait mieux convenu à ce film peuplé de déracinés. C'est à eux que s'intéresse Sally Potter, bien plus qu'à la reconstitution historique. Certes, son style flamboyant dévoile à nouveau, après Orlando, le souci esthétique dont fait preuve la cinéaste. Mais au-delà du pur plaisir que procure l'image magique de Sacha Vierny (chef opérateur de Resnais et Greenaway), la mise en scène reste en adéquation avec l'état intérieur de Fegele/Suzie, dépossédée de son nom, de sa langue et de ses origines. Ainsi, lorsque la cinéaste choisit de survoler le contexte historique de manière décorative, elle ne fait que restituer le point de vue de son héroïne, en décalage avec le monde et le présent. Ce rapport au temps et à l'espace constitue l'enjeu essentiel et singulier d'un film qui s'attache avant tout à incarner le sentiment profond de la mélancolie.

De son côté, la partition musicale interprétée par le Kronos Quartet dépasse la simple illustration émotionnelle. Alternant airs d'opéra (Les Pêcheurs de perles de Bizet, Le Trouvère de Verdi, La Tosca de Puccini), compositions tsiganes et musique d'inspiration yiddish signée Osvaldo Golijov, elle donne à chaque personnage sa voix intérieure et résonne intimement avec son destin. C'est d'ailleurs sur un chant que se clôt le film, lors d'une scène bouleversante de simplicité. Suzie, enfin redevenue Fegele, chante à son père une mélodie de son enfance. Au-delà de la beauté du chant, c'est toute une identité retrouvée qui nous est donnée à voir et à ressentir. Il suffit d'y être sensible.

Les Larmes d'un homme

(The Man Who Cried), de Sally Potter (GB-France 2000), avec Christina Ricci, Johnny Depp, John Turturro.