Rock. The Raconteurs. Broken Boy Soldiers. (Beggars-Naïve/Musikvertrieb)

Impossible de le rayer du disque dur. Cela débute par un duo guitare-basse dont le chavirage serait à coup sûr inévitable s'il n'y avait pas un soutien basique et quasi naïf d'une batterie qu'on croirait aux mains d'un apprenti percussionniste. Puis, c'est la déferlante: un riff entêtant et volcanique sur la voix toujours incommensurablement sexy de Jack White donne forme à «Steady as She Goes», ouverture de l'album. L'imprégnation des synapses est dès lors immédiate et durable. Impossible, on insiste, de la désincruster. Voilà qui explique le tube déjà planétaire d'un opus d'abord évoqué par les bruits du sous-bois rock, puis annoncé comme une promesse de marin et, enfin, attendu pour de vrai, avec fébrilité. Le parfait buzz, quoi.

Aux manettes de l'entreprise finalement concrétisée, on retrouve donc Jack White, déjà beau fauteur de ravages discographiques au sein de ses Whites Stripes, en compagnie de la divine Meg. A ses côtés, des potes, dit-on, et bien plus que cela en réalité. A la charnière centrale, celle qui rythme, on retrouve les rock-garagistes Patrick Keeler (batterie) et Jack Lawrence (basse) des Greenhorns, groupe dont Jack White s'est mêlé en produisant leur premier album. Ce même duo, on le retrouve dans le beau Van Lear Rose de l'icône country Loretta Lynn, produit par… Jack White. En attaque, dans des positions multiples (voix, guitare et claviers) le songwriter Brendan Benson, auteur récemment d'un plus qu'honorable The Alternative to Love.

Autant dire que les quatre n'en sont pas à leur première réclusion commune en studio d'enregistrement. Et cela s'entend. Car si Broken Boy Soldiers n'a rien du chef-d'œuvre de la décennie, il frappe tout d'abord par sa cohésion artistique, par la compacité d'un mur sonore, qui, à l'instar de celui des Bandes Blanches, demeure constamment dans le registre de la spontanéité généreuse et vigoureuse, très peu calculée et volontairement salie par la production qui ne fait pas d'inutiles fioritures. Une approche directe qui en rappellera d'autres, défuntes depuis, qui ont dominé pendant un certain temps la planète à partir de Seattle.

Et tant pis si tout cela amène parfois de l'eau plutôt stagnante au moulin, comme ce troisième morceau («Broken Boy Soldier»), où le chant éraillé et haut perché, la rythmique syncopée et les guitares acides nous plongent dans les tripes des Led Zeppelin. Tant pis si l'on se retrouve soudainement collé au ventre mou des Beatles avec un «Together» certes apaisé et aux lignes pures, mais ô combien prévisible. Tant pis, enfin, si l'on reconnaît ici et là les pinceaux aux teints forts des Kinks ou des Who. On met tous ces travers, ces refus d'apporter des onces de modernité musicale à l'éternelle obsession de Jack White: celle d'un musicien encyclopédique, qui honore et vénère les gloires du passé plus qu'il ne bâtit l'avenir. C'est l'obsession d'une vie artistique

Car, s'il faudrait qualifier Broken Boy Soldiers d'un mot catégorique, le seul qui ne trahirait pas le propos artistique de Jack White serait «passéiste». Entendu dans son acception la plus noble et la moins ringarde, celle qui fait que ces quatre copains, et avec eux tant d'autres groupes du globe, regardent plus que d'autres dans le rétroviseur.