Voilà un film d’une nature si particulière qu’il nécessite un préambule. On n’apprécie pas un film selon qu’il est meilleur ou moins bon que le livre dont il serait tiré. La critique devrait même, dans l’absolu, se concentrer sur le film uniquement, en tant qu’objet à part entière. Si ce n’est pour en poser le contexte et la genèse afin d’étayer une argumentation. Or The Road rend cet idéal impossible: voir cette réalisation signée John Hillcoat après avoir lu sa source fausse l’exercice et, sans doute, déprécie le film sans doute injustement.

Le roman La Route, qui a valu le Prix Pulitzer à Cormac McCarthy en 2007, est en effet un ouvrage d’une force évocatrice si puissante que ses lecteurs seront forcément déçus par le film. Mais il s’agit d’une déception très diffuse: The Road est en effet une adaptation parfaite qui renvoie à leurs études toutes les variations habituelles sur la fin du monde. A commencer par les plus récentes, des Derniers jours du monde des frères Larrieu à 2012 de Roland Emmerich.

Cinéaste australien qui s’était illustré dès son premier film (Ghost of the civil dead, sur un script de Nick Cave, 1988) pour son regard sans artifices, John Hillcoat était un choix inespéré. Et l’ensemble de ses choix artistiques sur The Road, de la musique de son camarade Cave au choix de Viggo Mortensen pour le rôle principal, en passant par le presque noir et blanc du directeur de la photo espagnol Javier Aguirresarobe (The Others, Twilight), sont justifiés à l’écran. De manière très troublante même: l’odyssée de ce papa (Mortensen) et de son fils (Kodi Smit-McPhee, parfait enfant-acteur sans aucun tic d’enfant-acteur), deux silhouettes errant seules après une apocalypse inexpliquée, est traduite avec des images et une atmosphère qui, chose rare, sont d’une fidélité absolue au roman de McCarthy. Si absolue que les lecteurs du livre en seront à se demander si Hillcoat ne s’est pas introduit dans leur tête pour reproduire les situations et les sentiments imprimés par la prose brûlante, entêtante, vespérale du romancier.

Tout y est: cette sensation de perdre pied devant un monde d’où la civilisation a disparu; la mélancolie déchirante des flash-back qui expliquent comment l’épouse et mère (Charlize Theron, bouleversante) a choisi la mort plutôt qu’une non-vie; l’angoisse de croiser des survivants sans savoir s’ils font partie des cannibales qui hantent les paysages asséchés; les craquements obsédants des arbres qui s’écroulent les uns après les autres…

Tout y est. The Road est d’une densité et d’une poésie qui paraissait impossible dans les rouages industriels de Hollywood. Ce miracle n’aurait sans doute pas été possible, si McCarthy n’avait pas obtenu le Pulitzer, et si les frères Coen n’avaient pas remporté quatre Oscars et le succès que l’on sait avec l’adaptation d’un autre McCarthy, No Country for Old Men.

Tout y est. Et pourtant, il manque quelque chose. Appelons ça l’émotion. Ce déficit n’est pas dû à l’incapacité intrinsèque du cinéma à être moins suggestif que la littérature: Hillcoat a soin de tenir l’explicite à distance et de garder hors du champ la quasi-totalité du contexte, des causes de l’apocalypse, de ce qui attend les héros. Ce film tient parfaitement son sujet en respect: à un ou deux plans près, Hillcoat ne montre pas ce qui se passe à plus de 20 mètres et évite la facilité des effets numériques.

A tourner autour de The Road, une question revient donc sans cesse: John Hillcoat pouvait-il faire mieux? Si oui, quoi donc? Même son choix d’une adaptation littérale, choix d’ordinaire voué à la banalité, n’est pas en cause: il n’est de loin pas certain qu’Hillcoat aurait gagné, par exemple, à opter pour des partis pris artistiques radicaux et une relecture complète. D’autant que le modèle proposé par McCarthy est déjà doté de la radicalité suprême: celle de la simplicité. Au fond, The Road amène à interroger la limite du cinéma face à la prose de l’écrivain: un bon cinéaste est-il capable, comme un grand romancier, de faire cohabiter constamment plusieurs sensations?

Peur, tendresse, désespoir, solidarité, deuil ou renaissance: l’art de McCarthy, maelström ininterrompu, les entremêle au cœur de chaque phrase; celui d’Hillcoat les passe en revue l’un après l’autre. Un peu comme une chute de dominos: ceux de McCarthy s’entraînaient les uns les autres, alors que ceux d’Hillcoat ne se touchent pas. Le cinéaste s’affaire donc à en faire tomber un premier, puis un deuxième, puis un troisième et ainsi de suite, harassé par le poids évocateur de chaque scène imaginée par l’écrivain. Or, paradoxe suprême, même ce travail laborieux s’accorde avec le propos, ajoutant une âpreté bienvenue qui fait décidément de The Road un cas d’école à étudier encore et encore.

The Road, de John Hillcoat (USA 2009), avec Viggo Mortensen, Kodi Smit-McPhee, Charlize Theron, Robert Duvall, Guy Pearce. 1h52.

Une question revient donc sans cesse: John Hillcoat pouvait-il faire mieux?