En 1965, David Lynch s’inscrit à la Pennsylvania Academy of Fine Arts. Un jour, alors qu’il peint des feuillages verts sur une toile recouverte de noir, «comme si les plantes prenaient racine dans la nuit», l’artiste voit la végétation prendre vie. «De là, tout est venu», commente-t-il un demi-siècle plus tard dans un micro vintage. Le souffle qui traversa inopinément sa peinture lui donna le goût de l’image animée et bouleversa le 7e art.

Imaginant un monde dans lequel «la peinture serait en perpétuel mouvement», l’étudiant commence à faire «des films d’animation qui ressemblaient ni plus ni moins à des tableaux vivants». The Short Films of David Lynch, parfait complément à David Lynch: The Art Life, le magnifique documentaire sorti il y a quelques mois, rassemble les quatre courts-métrages précédents et mûrissant Eraserhead, assortis d’une courte présentation par l’auteur. Inutile de préciser que l’ange du bizarre a fécondé ces ébauches de suie et de sanie mêlées.

Cauchemar

Film d’animation, Six Men Getting Sick (1967) aligne six têtes humaines que prolonge un organe virant du rouge sang aux barbouillis baveux de la putréfaction. Un ballet sémaphorique de mains cache les yeux, le visage, puis les orants vomissent comme les gargouilles des cathédrales. La figure se répète pendant quatre minutes tandis qu’une sirène d’ambulance sature sur la bande-son. A l’origine, le film se projetait sur un écran en ronde-bosse sculpté par Lynch.

Peggy, la femme de David Lynch, avait une nièce. The Alphabet (1968) s’inspire d’un cauchemar de la fillette, criant des séries de lettres dans son sommeil. Déstructuré, rhapsodique, chaotique, le film commence en animation. Le graphisme renvoie aussi bien à l’art de l’illustration tchèque qu’au psychédélisme californien. Des lettres s’affichent sous des ciels pointillistes, un ver engendre des «a». Un chœur enfantin récite l’alphabet sur l’air de «Ah! vous dirai-je, maman». Puis viennent des prises de vue réelles, comme cette espèce d’anamorphose de blastula moustachue qui intime un ordre sans équivoque: «Souviens-toi que tu t’occupes de figures humaines.» La petite dormeuse crache du sang, langue tailladée par des lettres tranchantes comme des lames de rasoir. Dûment crochetées par le cinéaste balbutiant, les portes de la Chambre rouge viennent de s’ouvrir…

Machin phallique

La plus élaborée, et la plus longue (33'), de ces œuvres de jeunesse est The Grandmother (1970), réalisé grâce à une bourse attribuée par l’American Film Institute. A travers un fouillis d’images animées, réelles ou pixelisées, David Lynch définit son univers en mixant psychanalyse et fantasmagorie. Il donne à voir la création de l’homme et de la femme, procréés par la terre, puis plonge au sein de cette ménagerie répugnante qu’est la cellule familiale. La mère est une harpie, une souillon; le père une brute, un pochetron. Ils s’expriment bestialement, par jacassements et aboiements, feutrés comme les cris qui tentent de briser les parois du cauchemar.

Au milieu de cette fange, un petit garçon est venu. Ce Pierrot lunaire, cet avatar de l’agent Dale Cooper enfant, préfigure le petit magicien de Twin Peaks. Pris dans de sévères turbulences œdipiennes, le gosse improvise un rituel alchimique au galetas. Il verse de la terre sur le sommier d’un lit, plante une graine, l’arrose. Pousse une espèce de massue patatoïde cloutée, un machin phallique troué d’orifices mousseux, clapotant. Dans de répugnants bruits de succions, la souche pachydermique, cet arbre généalogique concrétisé, accouche d’une grand-mère. Un havre d’affection dans l’univers étouffant et hostile. L’aïeule prodigue maintes tendresses au petit thaumaturge, puis meurt. Elle étouffe dans un sifflement de bouilloire et l’enfant déambule parmi les stèles d’un petit cimetière en noir et blanc.

Moignon suintant

L’occasion qui fait le larron a fait The Amputee (1974). L’American Film Institute voulait acquérir des bandes vidéo – ce qui désolait Lynch, attaché à l’image argentique. Son ami, l’opérateur Frederick Elmes, est mandaté pour essayer deux marques. En une nuit, David Lynch écrit un scénario pour le test comparatif. Une jeune femme dans un fauteuil relit ses notes en fumant une cigarette. En voix off, elle débite des banalités sentimentales pour roman-photo. Elle est amputée des deux jambes à mi-cuisses. Un infirmier vient changer les pansements. Le moignon gauche se met à suinter, à pisser le sang. L’homme en blanc s’enfuit, la fille reste indifférente. Le temps a abîmé les deux versions. Cadrée un peu plus large, la seconde est plus intéressante car on y voit mieux l’infirmier, joué par Lynch en personne.

Le DVD se termine par l’anecdotique Lumière & Compagnie: Premonitions Following an Evil Deed, tourné en 1995 pour les cent ans du cinéma avec une caméra du XIXe siècle et en respectant quelques restrictions – trois prises au maximum, lumière naturelle et durée de cinquante-cinq secondes. Cette adjonction tardive n’ajoute rien à la gloire de David Lynch.


«The Short Films of David Lynch»David Lynch, Agnès b. cinéma, Potemkine, MK2.